La rentrée littéraire nous a donné l’occasion de découvrir de belles surprises : C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (Grasset), Nous aussi d’Anne Godard (Actes Sud), Poussière de Fanny Chiarello (Cambourakis), Tony de Rumena Bužarovska (Gallimard)… La liste est longue : 461 romans paraissent cette année, dont 344 romans français, et 68 premiers romans. Une rentrée un peu moins abondante que la précédente, mais toujours riche de voix et d’histoires plurielles qui donnent de quoi se perdre et de se retrouver dans les rayonnages. L’occasion de revenir sur des romans qui donnent envie de les suivre.
Parmi les romans de cette rentrée, plusieurs suivent des vies à différents âges et s’intéressent à l’exploration d’histoires familiales. Ils reviennent sur ce qui se transmet, ce qui se tait et que l’on cherche à comprendre longtemps, parfois, après plusieurs générations. La littérature de cette rentrée alterne, entre quête et enquête, faisant de la famille un territoire à explorer et donnant une place à des voix tues, enfin libérées.
Avec La Colline, l’autrice signe son deuxième roman qui entremêle enquête policière, chronique sociale, explorations psychologiques. Le point de départ du roman est celui du fait divers : un nouveau-né est retrouvé et il faut chercher sa mère, tandis que l’histoire de Monroe, une adolescente blessée, se dévoile peu à peu. La narration se construit sur plusieurs niveaux et l’enquête est double : derrière le fait divers, il faut aussi remonter le fil d’une histoire familiale. Le roman fait apparaître plusieurs générations de femmes et les violences enfouies qu’elles traversent. La Colline s’intéresse à la parole qui se libère, à travers les corps et les générations qui ont longtemps porté le silence.
Un autre roman de la rentrée littéraire explore les chemins familiaux passés sous silence. Dans son premier roman, Le Nénuphar, Alexandrine Descotes emploie la littérature comme manière de faire surgir ce qui a été caché. L’autrice revient sur l’histoire de son père, né avec une grave malformation et devenu chirurgien. Son père ayant peu raconté son histoire, l’autrice décide de mener l’enquête à sa place. Une enquête de dix ans autour d’une histoire familiale et de l’histoire de la médecine. Au fil de ses interrogations et recherches, Alexandrine découvre le scandale du Distilbène, un médicament prescrit notamment aux femmes enceintes pour prévenir les fausses couches et dont les conséquences touchent jusqu’à plusieurs générations. L’histoire familiale rejoint alors une tragédie collective. En tissant des liens entre l’intime et le collectif, Alexandrine Descotes fait de la littérature un chemin de réconciliation. Un récit qui cherche à réparer les corps, les silences et peut-être, les vies.
Avec Je, Lilia Hassaine reprend le matériau de Jane Eyre pour porter la voix d’un personnage secondaire de l’œuvre : Bertha Mason. Enfermée dans son grenier par son mari à cause de sa déclarée folie, Bertha est dans le roman original principalement perçue à travers le regard des autres. Avec Je, Lilia Hassaine renverse cette narration et fait de Bertha son héroïne. Elle raconte un personnage aux rêves brisés, qui quitte la Jamaïque pour un mari qui ne l’aime pas et l’épouse par intérêt et qui, après nombre de manipulations et après avoir assis son emprise sur elle, la réduira à l’isolement, à la maladie et l’instabilité, et à l’oubli. Avec Je, Lilia Hassaine redonne une voix à celle qui ne se faisait pas entendre. Espérons que ce modèle fasse son même chemin, en littérature, et ailleurs.
Visuel : Alexandrine Descotes, Le Nénuphar © Éditions Le Bruit du Monde