Un roman de fantômes où le fantastique s’infiltre dans les failles d’un quartier jusqu’à rendre impossible la frontière entre les morts, les vivants et les lieux.
Elle est simplement “l’invitée”. Venue en résidence dans l’ancienne conciergerie d’une institution culturelle, elle s’installe dans un quartier prioritaire en marge d’une grande ville, avec derrière elle des fantômes que l’on devine avant même de les connaître. À quelques pas, Marilyne vit dans un logement social avec sa fille Léna, enfant solitaire qui préfère la compagnie des écureuils à celle des autres enfants. Jusqu’à sa rencontre avec Pierrette.
Le problème, c’est que Pierrette est morte depuis plus de cinquante ans. Avant les tours, avant les barres, avant que la campagne ne disparaisse sous les grands ensembles. La nuit, elle entraîne Léna au fond des puits, le long d’un ruisseau enseveli sous le béton, dans les replis d’un territoire dont le présent n’a pas réussi à effacer tout à fait le passé. Pierrette blanchit les cheveux, brise la vaisselle, couvre les murs de sang. À mesure que sa présence gagne du terrain, Marilyne et l’invitée s’enfoncent à leur tour dans ce quartier devenu labyrinthe. Comme si quelque chose, sous la ville, avait commencé à remonter.
La grande force de Fanny Chiarello tient d’abord à sa capacité à faire exister un décor jusqu’à ce qu’il cesse précisément d’en être un. Dans La Poussière, le quartier, l’eau souterraine, les bâtiments, le vaisseau fantôme ou le poltergeist ont autant de présence que les trois femmes autour desquelles le récit se resserre. Tout agit, tout conserve des traces, tout semble susceptible de se souvenir.
On pense forcément au réalisme magique, mais le terme paraît presque trop confortable. Car ici, la magie ne vient pas se mêler naturellement au quotidien. Elle s’infiltre. Elle passe sous les portes, remonte par les canalisations, gagne les murs et les corps comme ce ruisseau qu’on a cru pouvoir ensevelir en construisant par-dessus. Appelons cela un réalisme d’infiltration : un fantastique qui ne rompt pas avec le réel mais révèle au contraire tout ce que celui-ci tentait de contenir. Chiarello excelle dans cet art du glissement : les distances deviennent incertaines, les identités se brouillent, le territoire se met à produire sa propre mémoire, sans que l’on sache exactement à quel moment on a quitté le monde tel qu’on croyait le connaître.
Mais Chiarello emprunte les codes du roman de fantômes pour mieux les déplacer. La hantise ne se loge plus dans une vieille demeure aristocratique encombrée de portraits et de secrets de famille, mais dans un territoire périphérique construit sur ce qui existait avant lui, traversé par des fractures sociales, culturelles et intimes.
Plus intéressant encore ? Le fait que l’autrice ne transforme jamais ses fantômes en symboles dociles. Pierrette ne vient pas gentiment expliquer le passé, pas plus que le ruisseau souterrain ne se laisse réduire à une métaphore bien rangée. Les morts résistent, les lieux aussi. La Poussière raconte alors ce qui arrive lorsque tout ce que l’on pensait enfoui refuse de le rester : les eaux, les souvenirs, les violences, les morts. On peut couler du béton, tracer des rues, rebaptiser les lieux, construire par-dessus : quelque chose demeure dessous. Et parfois, cela trouve une fissure pour revenir à la surface.
Fanny Chiarello, La Poussière, sortie le 2 septembre 2026, Cambourakis, 18 euros.
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