Avec Spectres, Thomas Gunzig livre en cette rentrée littéraire 2026, un roman de science-fiction vertigineux qui réussit l’exploit de rendre la relativité, le dérèglement climatique et l’amour filial également passionnants.
Tom travaille à la maintenance de RockSolid1, une station installée dans un endroit qui n’existait jusque-là que dans les équations : un plan dimensionnel secondaire découvert par Léa, physicienne brillante et accessoirement son ancienne compagne. Ni tout à fait sur Terre, ni dans l’espace, cette dimension parallèle abrite une matière inconnue dont l’exploitation pourrait offrir une réponse au dérèglement climatique devenu incontrôlable. Évidemment, il n’a pas fallu longtemps pour que la découverte scientifique devienne ressource, puis promesse de profit. On construit, on fore, on exploite. Deux mille cinq cents personnes vivent désormais en autarcie dans cette base pour une mission de sept ans. Parmi elles, Tom, Léa et leur fille Lou, née contre toute probabilité alors que l’équipage est soumis à un contrôle contraceptif draconien.
Puis Lou disparaît. Dans un lieu où chacun est continuellement localisé et où l’espace lui-même obéit à des règles que les humains commencent à peine à comprendre, l’impossible vient soudain de se produire.
Sur le papier, Spectres avait tout pour me tenir à distance. Thomas Gunzig ne se contente pas d’emprunter quelques accessoires à la science-fiction : il plonge dans les hypothèses scientifiques, joue avec les dimensions, le hasard, la matière, la relativité. Bref, il s’aventure franchement du côté d’une SF qui demande parfois à son lecteur d’accepter de ne pas avoir pied.
Et pourtant, jamais Gunzig ne transforme le savoir en épreuve d’entrée. Il explique sans faire cours, imagine sans écraser sous la démonstration, et surtout raconte. Et, en la matière, il excelle. Les concepts les plus vertigineux restent toujours arrimés à des personnages que l’on suit pour ce qui leur arrive, pas pour ce qu’ils permettent d’illustrer. On avance dans les théories parce qu’on veut comprendre où est Lou. On accepte d’explorer l’inconcevable parce que Tom et Léa y sont déjà engagés jusqu’au cou. La science retrouve alors quelque chose de profondément romanesque : la curiosité, l’émerveillement, la terreur de découvrir que le réel est beaucoup plus vaste que ce que l’on croyait.
Car derrière ses dimensions parallèles et ses hypothèses physiques, Spectres pose des questions d’une simplicité désarmante. Qu’est-ce qui fait qu’un enfant est le nôtre ? Que reste-t-il d’un lien lorsque la réalité elle-même devient incertaine ? Jusqu’où sommes-nous capables d’aller pour retrouver quelqu’un que nous aimons ? Gunzig tient ensemble l’intime et le cosmique sans jamais sacrifier l’un à l’autre. Sa vision du futur climatique glace précisément parce qu’elle ne ressemble pas à une dystopie lointaine : le capitalisme continue d’exploiter ce qu’il rencontre, y compris lorsqu’il prétend sauver le monde qu’il a contribué à ravager. Mais au milieu de ce désastre demeure une autre force, moins mesurable et tout aussi puissante : l’imagination.
Dans Spectres, elle n’est ni fuite ni consolation. Elle permet de penser ce qui n’existe pas encore, d’ouvrir des passages là où le réel semblait fermé, de déplacer les limites de ce que l’on croyait possible. C’est peut-être pour cela que le roman emporte autant : Thomas Gunzig fait de la science non pas l’ennemie de l’imaginaire, mais l’une de ses formes les plus folles. Coup de cœur inattendu, donc, et d’autant plus précieux. Parce que Spectres réussit quelque chose de rare : donner envie de suivre des équations jusqu’au bout du monde simplement parce qu’au milieu d’elles battent des personnages auxquels on tient.
Thomas Gunzig, Spectres, sortie le 20 août 2026, Au Diable Vauvert, 396 p., 23 euros.
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