Après avoir remporté le Goncourt du premier roman (lire notre article), Simon Chevrier publie en cette rentrée littéraire Bonne Figure aux Intranquilles. Il y aconte les castings, le désir et le premier amour avec une écriture d’une grande sensibilité, quitte à laisser le monde de la mode à sa propre surface.
Pour devenir mannequin, il faut envoyer des photos, renseigner sa taille, son poids, la couleur de ses yeux. Puis attendre. Être regardé. Comparé. Choisi ou écarté. Léo connaît les règles et les transmet à Simon : la bonne image, la bonne allure, la bonne démarche. Pendant un an, celui-ci court les castings, observe les autres garçons et apprend peu à peu ce que signifie « faire bonne figure » dans un univers où le corps est sans cesse évalué.
Mais Bonne figure raconte moins l’apprentissage du mannequinat que celui d’un regard porté sur soi. Simon scrute son visage, son corps, les corps autour de lui. À cette surveillance permanente se mêlent le désir, l’attirance pour Léo, la violence d’un premier amour qui ne répond pas comme on l’espérait et la découverte progressive de son homosexualité. Tout se joue dans cet âge où l’on cherche encore à comprendre ce que l’on veut au moment même où l’on voudrait déjà savoir quelle image donner de soi.
Je découvre Simon Chevrier avec ce deuxième livre, après un Photo sur demande couronné par le Goncourt du premier roman en 2025. Son écriture impressionne par sa simplicité. Elle ne cherche ni la formule brillante ni l’effet spectaculaire : quelques gestes, quelques attentes, une phrase retenue suffisent à faire affleurer la fragilité. Le premier amour est particulièrement juste dans ce qu’il a d’obsessionnel et de peu glorieux. Chevrier ne transforme pas la douleur en grande tragédie romantique. Il restitue plutôt cette manière adolescente de revenir sans cesse au même visage, au même message, au même espoir, jusqu’à ce que le désir finisse par modifier la perception entière de soi.
Son narrateur ne cherche d’ailleurs pas spécialement à être aimé du lecteur. Il peut sembler égocentré, distant, parfois même difficile à saisir. Cette absence de séduction trouble autant qu’elle nourrit le texte : pourquoi attendons-nous d’un personnage blessé qu’il nous inspire immédiatement de la compassion ? Pourquoi le voudrions-nous plus généreux, plus lucide, plus aimable que ne le sont souvent nos propres désirs ?
Le monde du mannequinat, en revanche, demeure étonnamment opaque. Les castings se succèdent, les corps sont mesurés, jaugés, rejetés, mais le récit dépasse rarement le constat de cette violence. On entre dans les salles d’attente sans véritablement pénétrer le système qui les produit. Le paradoxe est frappant : Bonne figure décrit un univers obsédé par les apparences tout en restant lui-même assez près de leur surface. Là où le roman excelle à ausculter l’intériorité d’un garçon qui apprend à désirer et à se regarder, il interroge moins profondément les mécanismes du milieu dans lequel il évolue.
Cette limite n’annule pas la finesse du texte. Elle crée même une tension intéressante entre ce que le livre montre très bien et ce qu’il laisse volontairement ou non hors champ. Simon Chevrier signe un roman sensible sur la fabrication d’une image de soi, avec tout ce qu’elle suppose de désir, de mise en scène et de cruauté. Faire bonne figure, ici, consiste peut-être moins à devenir photogénique qu’à apprendre à vivre avec ce que le regard des autres fait de nous.
Simon Chevrier, Bonne figure, sortie le 19 août 2026, Les Intranquilles, 160 p., 17,90 euros.
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