Au Palais Garnier viennent de s’achever les représentations de La Dame aux camélias de John Neumeier, l’un des ballets les plus célèbres du grand chorégraphe. C’est en partie pour ce rôle que Dorothée Gilbert a prolongé sa carrière d’une saison : à 42 ans, à quelques mois de ses adieux à la scène, elle découvrait pour la première fois Marguerite, ce rôle dont rêve chaque ballerine.
« La Dame » revient à Paris
Neumeier a créé La Dame aux camélias à Stuttgart en 1978, peu après la mort de John Cranko, une influence énorme pour lui. C’est Cranko qui imposa au ballet du XXe siècle le modèle du grand drame psychologique inspiré de la littérature ; avec La Dame, Neumeier prolonge cette tradition.
Le sujet est immortel : l’histoire tragique de l’amour entre la courtisane Marguerite Gautier et le jeune aristocrate Armand Duval, tirée du roman de Alexandre Dumas fils. L’art n’a cessé de réinventer ce sujet, de La Traviata au film de Franco Zeffirelli. Le premier à lui offrir une existence chorégraphique fut Frederick Ashton, avec « Marguerite et Armand » créée pour Margot Fonteyn et Rudolf Nureyev, qui se l’approprièrent entièrement.
Neumeier cherchait son angle à lui. Passionné de littérature, il relia l’histoire de Marguerite à celle de Manon Lescaut – autre courtisane célèbre, elle aussi condamnée à la mort. Ainsi naît un «ballet dans le ballet» : l’histoire de Manon devient pour Marguerite une forme de prophétie, tandis que le thème du sacrifice amoureux se dédouble.
La partition est assemblée à partir d’œuvres pour piano de Frédéric Chopin – musique du Paris romantique du XIXe siècle, où l’insouciance des bals et le froissement des robes côtoient le sentiment de fatalité. Chopin lui-même, comme Marguerite, vivait sous le poids de sa maladie : la tuberculose fut officiellement la cause de sa mort. Toutes ces correspondances fascinaient profondément Neumeier.
Le ballet ne rejoint Paris – ville même où se déroule le roman – qu’en 2006. À l’initiative de Brigitte Lefèvre, alors directrice de la danse, l’Opéra de Paris s’empare de ce grand succès du répertoire mondial, avant nombre de grandes compagnies, y compris le Bolchoï. Depuis, La Dame est devenue l’un des ballets signatures de la troupe.
À 87 ans, John Neumeier continue de surveiller son ballet avec attention : il valide personnellement les distributions, assiste aux répétitions et apporte encore des modifications. Pour cette reprise, il a de nouveau retouché le livret, des détails perceptibles sans doute davantage pour lui que pour le public.
Valses de la mémoire
Malgré la richesse du roman original, le ballet de Neumeier demeure étonnamment compact, ce qui en fait un spectacle idéal pour les tournées : après Paris, la production partira à Monte-Carlo. Le plus difficile est d’emporter les costumes, car ils deviennent ici le principal décor et le véritable héritage de Marguerite. Au fil du spectacle, l’héroïne change onze fois de tenue. Même les pas de deux portent le nom des robes : le « pas de deux blanc » à la campagne, le « noir » pour le final du troisième acte.
Pour le reste, la scénographie est laconique : quelques méridiennes, des chaises, une lampe, un piano et le portrait de Marguerite – vestiges d’une vie fastueuse bientôt dispersée aux enchères. Toute l’action semble se dérouler dans une seule et même chambre à mémoires. Ce sont justement les souvenirs qui redonnent vie aux épisodes du passé : ceux d’Armand, lisant le journal de Marguerite, mais aussi ceux de son père. Refusant la narration linéaire propre au ballet traditionnel, Neumeier construit son spectacle comme une succession de flashbacks inspirés du cinéma. Le passé surgit par éclats : Armand aperçoit une robe violette et se souvient de leur première rencontre au théâtre ; une capeline réveille l’idylle champêtre. Paris mondain, jalousie, humiliation, maladie, derniers instants de bonheur – et à travers tous ces souvenirs passe, comme une prophétie, l’histoire de Manon Lescaut.
Du point de vue des duos, La Dame aux camélias compte parmi les ballets les plus difficiles, non seulement chez Neumeier, mais dans tout le répertoire. Les pas de deux en constituent le centre dramatique : ils marquent chaque étape de la relation entre Marguerite et Armand. Sans confiance absolue entre les partenaires, le spectacle risque de se réduire à une succession de portés périlleux et de prouesses techniques.
Pas de deux de technique et d’émotion
Dans La Dame, chaque ballerine choisit la lecture qu’elle veut donner du rôle. Neumeier a toujours insisté sur la nécessité d’une interprétation personnelle. Dorothée Gilbert a choisi d’y faire entendre le thème des adieux à la scène. La fatalité d’une « mort » inévitable — artistique, dans son cas — planait sur son dame héroïne dès les premières notes, et Gilbert a su intégrer chacun des personnages à cette lecture profondément autobiographique.
Face à Manon interprétée par Roxane Stojanov – grande, fougueuse, tempérament à l’opposé du sien – Gilbert affichait une distance presque hautaine. Ce regard avait un sens précis : c’est le rôle de Manon que Neumeier avait confié à la toute jeune Gilbert lors de l’entrée du ballet au répertoire parisien en 2006. Aujourd’hui, cette page est tournée. Plus encore : c’est avec Manon qu’elle fera ses adieux à la scène cet automne. Aussi maintenait-elle volontairement cette distance, sans véritable drame dans leurs interactions.
C’est Olympia, la maîtresse d’Armand incarnée par Naïs Duboscq, qui semblait susciter chez elle le plus d’émotion, comme une jalousie discrète envers la jeunesse. Quant à Prudence, interprétée par Marine Ganio, Gilbert la regardait avec un plaisir manifeste, comme si elle reconnaissait dans cette mondaine insouciante la jeune femme qu’elle-même était il y a vingt ans.
Pour son partenaire, John Neumeier lui a choisi Florent Melac : un danseur noble, élégant, parfaitement accordé avec elle physiquement, un peu moins par son tempérament. Ils avaient rarement dansé ensemble, et l’alchimie scénique que Gilbert trouve naturellement avec Hugo Marchand ou Guillaume Diop ne s’est pas produite ici. Mais Melac lui offrait l’essentiel : la sécurité. Le reste, elle l’a construit toute seule.
Au troisième spectacle, lorsque tous les pièges de la chorégraphie étaient enfin « entrés dans les jambes », Gilbert dansait comme elle seule sait le faire : sans effort visible, sans jamais exhiber la technique, avec cette expressivité du geste qui n’appartient qu’aux artistes d’expérience. Ses parfaits ronds de jambe ne parlaient pas de perfectionnisme académique, mais d’un cœur déchiré.
Écartant tout mélodrame de courtisane, Gilbert était à la fois, Marguerite une femme s’accrochant désespérément à l’amour comme à sa dernière possibilité de vivre – et, en même temps, une étoile profitant de chaque instant de sa vie scénique finissante. Et de la même façon que sa Marguerite prend tout de son amour pour Armand, Gilbert semblait elle aussi avoir tout pris de ce spectacle, jusqu’au bout. Le regret est un sentiment qu’elle refuse autant à son héroïne qu’à soi-même.
Notre interview de Dorothée Gilbert
Visuel : © Palais Garnier