Après Fajar ou l’odyssée de l’homme qui voulait être poète, créé à Grenoble en 2024, Adama Diop continue son exploration de la poésie.
C’est un père qui s’adresse à sa fille. Avec un curieux mélange d’opiniâtreté et de douceur, il évoque et décrit la disparition programmée de l’humanité et, avec elle, de toute poésie : « les humains l’ont sacrifiée / Ils ont préféré les chiffres », dit-il. Cette course au profit, à l’aube de ce Jugement dernier, était aussi une course de l’humanité vers sa propre perte. Avec une précision méticuleuse, qui n’interdit nullement au texte de « suggérer », selon le mot de Mallarmé, plutôt que de présenter un « universel reportage », il convoque les différents aspects de cette terre vouée à la disparition.
L’écriture d’Adama Diop est d’une grande beauté. Composée de vers hétérométriques, elle repose en grande partie sur un travail de répétition qui figure le ressassement du narrateur. Anaphores et épiphores, notamment, structurent le texte qui prend ainsi la forme d’un écrit sacré. Les mots eux-mêmes sont dans un entre-deux entre la métaphore et la description froides, qui donne à l’ensemble un très fort pouvoir évocatoire. À la manière de l’Apocalypse de Jean, dont on reconnaît d’ailleurs certaines images, cette Apocalypse d’Adam et Aimée est tout entière dans ce travail conjoint du son et de la vue, qui montre avec angoisse ce que les hommes ont fait subir à leur planète.
À ce constat pessimiste, la fille répond. Une tirade où se mélangent l’espoir et le reproche adressé au père, plein d’amour, mais bien présent, de n’avoir pas continué à lutter. La poésie est toujours là, dit-elle. Dans cet éloge du monde, elle mêle les différentes figures féminines des grands récits de l’humanité, de la Bible – et, notamment, de ce fameux nigra sum sed formosa du Cantique des Cantiques – aux reines et princesses africaines. Elle dit ainsi la possibilité d’un métissage au féminin, l’égale dignité des femmes noires et blanches et leur rôle dans l’édification du monde à venir.
Adama Diop signe ici la mise en scène de ses propres mots. Les deux premières parties de ce triptyque, dites par le père, sont prononcées par l’auteur lui-même, face public. À ses côtés, les musicien·nes Dramane Dembelé et Jessica Martin-Maresco l’accompagnent de leurs notes. Derrière, sur un drap blanc jouant les rideaux de scène, les titres des différentes sections aux sonorités empreintes de mysticisme : « Adam, le père », « Testament ». Des pupitres séparent les artistes de la salle, à la manière du lutrin d’un prêtre.
Les flûtes de Dramane Dembelé, à bec ou traversière (flûte Malenké), rendent sensible le souffle du poète. À cour, Jessica Martin-Maresco, avec sa lourde chevelure noire, chante et joue. Adama Diop articule chaque syllabe avec précision, détachant chaque son comme pour le lester. Son rythme est régulier, dépourvu de toute emphase, et c’est cette apparente simplicité qui lui confère sa solennité. Dans cette version scénique, un extrait du Cahier d’un retour au pays natal de Césaire entrecoupe « Adam, le père » et « Testament », pendant que la salle, momentanément, est éclairée, invitant ainsi à partager, au sens plein du terme, cette lecture.
La mise en scène d’Adama Diop joue aussi de la profondeur du plateau. Le drap blanc laisse entrevoir par transparence de longues tiges vertes qui se révéleront, quand ce tissu sera tombé, supporter des fleurs rose et blanc. Cette dernière partie, consacrée à la réponse de la fille, « La Nouvelle Genèse », se veut plus douce. La présence scénique de l’auteur et des musicien·nes est ainsi remplacée par un film qui voit Jessica Martin-Maresco, en robe blanche, évoluer dans un monde féérique, fait de fond blanc et d’aimables plantes vertes. Mais à force de douceur, ce passage en devient douçâtre et empêche le texte, toujours aussi majestueux, de se faire entendre. C’est bien dommage, mais cette Apocalypse reste un moment inoubliable, un moment plein d’une écoute attentive, qui voit communier scène et salle.
L’Apocalypse d’Adam et Aimée, de Adama Diop. Avec Adama Diop, Jessica Martin-Maresco et Dramane Dembélé. Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 18 avril.
Visuel : © Simon Gosselin