A la Comédie Française, côté Vieux Colombier, le metteur en scène allemand Michael Talheimer s’empare de la traduction du Trauerspiel de Kleist Penthésilée (1808) pour livrer, avec une effusion de sang légitime, une version parfaitement tragique de l’amour de la reine des amazones pour le héros de la guerre de Troie, Achille.
Tout commence comme une piéta : un sein nu, grandes chaussures compensées et jupe carmin, Penthésilée (Sulia Brahim) tient le corps sanglant de son amant et ennemi Achille (Sébastien Pouderoux). Le plateau du Vieux-Colombier est transformé en stèle de marbre gris, légèrement penchée, sur laquelle roule le corps d’Achille. Autour d’eux, une femme, coryphée sans cœur, commente et traduit les lois des humains et des dieux. Excellente voix de la raison portée par Clotilde de Bayser, qui ne contient aucunement le projet de voir une amoureuse dévorer littéralement la chair de l’homme qu’elle aime.
Car tout le paradoxe de Penthésilée, c’est d’être avant tout une guerrière qui n’a pas le droit de tomber amoureuse. Les amazones, leurs chevaux, leurs arcs et leurs meutes de chiens sont craintes même des victorieux Achéens. Mais le bel Achille, vainqueur d’Hector lui-même, produit sur la reine des amazones un effet inconnu et terrible : elle l’aime, elle le désire, et pourtant elle refuse de se constituer prisonnière ou de s’avouer vaincue. Elle doit l’emporter, et ce n’est pas un jeu.
La pièce de Kleist a mis plus de soixante-dix ans à être mise en scène : si elle exprime tous les feux de la passion personnelle propres au Sturm und Drang, sa crudité et la violence de l’amour anthropophage (ou androphage) sont à la limite du supportable. Dans la version de Michael Talheimer, c’est Penthésilée elle-même qui porte le poids de ce destin carnassier et monstrueux. L’unité de temps, de lieu et d’action est respectée jusqu’à sa limite ultime : Sulia Brahim crie, geint, crache du sang et lève les bras au ciel, tandis qu’Achille, plus léger et presque enfantin, feint jusqu’au bout de ne pas comprendre l’intensité de ce qui se joue.
Nu durant la moitié de la pièce, capable de faire rire le public, Sébastien Pouderoux incarne parfaitement le héros qui se croit invulnérable, jusqu’à ce que le talon remonte au cou, qu’une flèche de sa belle le mette à terre, et que les crocs de son aimée et ceux de ses chiens dépècent son corps. Les brusques changements de lumière et le moment musical, quasi un générique, de Michael Talheimer mettent en valeur cet amour porteur de mort et de déchéance, qui résonne fort et nous rappelle que nous sommes peut-être encore des post-romantiques.
Penthésilée de Heinrich von Kleist. Traduction Julien Gracq, adaptation Sibylle Baschung et Michael Thalheimer. Mise en scène Michael Thalheimer. 1h35.
Visuel : Christophe Raynaud de Lage