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Éric Labbé : « Ce qui dérange dans le rassemblement musical, ce n’est pas la musique, mais le rassemblement »

par Louis Perquin
04.05.2026

À l’initiative d’une tribune publiée le 8 avril dernier répondant à la répression des free parties, Éric Labbé s’est entretenu avec nous de cette extension progressive du contrôle étatique sur les espaces de liberté. Plus qu’une décision isolée, il semblerait qu’on soit là à un tournant politique plus important qu’il n’y paraît.

Le 9 avril dernier, l’Assemblée nationale a définitivement adopté une proposition de loi visant à « renforcer la pénalisation de l’organisation de rave parties ». En quoi ce nouvel arsenal juridique vous semble-t-il inédit dans la réglementation de cette pratique ? Et quelle définition donneriez-vous d’ailleurs des « free parties » ?

 

ÉL : Une free party, c’est une fête libre, gratuite, anonyme, organisée en dehors des circuits de validation officiels. Après, il y a des free parties qui ont été organisées ave l’aval du maire ou du propriétaire, et ça reste une free party ; il y a même des free parties qui cherchent à se faire déclarer auprès des préfectures, ce qui ne marche pas toujours, puisqu’en général on ne les autorise pas. Mais fondamentalement, c’est une fête libre, où les gens viennent poser du son et danser pour le plaisir pendant un, deux, trois jours, de la petite free party à 150 personnes jusqu’aux technivals à plusieurs dizaines de milliers de participants. C’est un truc qui existe depuis très longtemps, grosso modo l’arrivée des spiral tribes en France au milieu des années 90, et qui s’est renforcé après l’amendement Mariani de 2001 puisque cela devenait très compliqué de faire des choses officielles. Ce qui est inédit avec ce projet de loi c’est que pour la première fois, on a de la prison pour les organisateurs, ce qui n’était jamais arrivé, et des amendes pour la simple participation. Des deux côtés, on arrive à un nouveau degré de criminalisation, avec en plus une acception assez large des « organisateurs ».

 

Pourquoi l’Etat cherche-t-il selon vous autant à légiférer cette pratique en particulier ?

 

ÉL : Pour reprendre l’exemple de Laetitia Saint-Paul, elle veut répondre à ses administrés. Elle a seulement une à deux free parties par an dans sa circonscription, et selon elle cela se passe toujours mal – évidemment, parce que les seules dont on parle sont celles où ça se passe mal. Elle veut juste répondre au maire de telle commune où ça s’est mal passé, et faire un truc qui montre qu’elle agit en réprimant. Donc c’est clairement un affichage sécuritaire qui va dans le sens de toute la droite aujourd’hui, pour répondre à la course à l’échalotte au sécuritaire lancée par le RN.

 

Il semble qu’une part non négligeable de la population ait une image négative des free parties, parfois uniquement associées au désordre qu’elles peuvent provoquer. Cette perception est-elle selon vous légitime, et quelles solutions pourriez-vous apporter face aux débordements occasionnels ?

 

ÉL : Toutes les images qui arrivent dans les médias, et en particulier ceux qui raffolent des questions sécuritaires et du rappel à l’ordre à toutes les sauces, c’est effectivement les fois où ça se passe mal, comme lorsque des organisateurs se font chasser pendant tout un week-end et atterrissent dans le pire endroit possible. C’est ce qui s’est passé dans l’Aude l’année dernière, avec cette free qui s’était tenue sur un endroit incendié ; ils n’étaient pas arrivés ici par choix, mais parce que dans les trois ou quatre précédents lieux ils n’avaient pas pu se poser pour des histoires d’interdiction et de forces de l’ordre présentes. Donc évidemment, quand on a ces images là qui sortent sur les réseaux et les médias de droite, ça tourne et l’image de ces événements en pâtit. Après, avec le mouvement qui se fait contre cette proposition de loi, on voit qu’il y a quand même beaucoup de gens qui sont attachés à ces événements, que ça a une valeur culturelle certaine. D’ailleurs le compteur de la pétition contre la proposition de loi sur le site de l’Assemblée nationale est déjà à plus de 30 000 signatures, ce qui n’est pas négligeable. Et avec tous les artistes importants de la scène techno qui rappellent leur attachement à ce format, ceux qui ont écrit la loi pour faire plaisir à leurs administrés ont vu que c’est un gros mouvement avec beaucoup de gens, capables de prendre la plume et d’interpeller. Quand je regarde les retombées dans la presse locale, je vois que cette loi inquiète, ce qui fait que ce message n’est pas aussi univoque dans les médias qu’au sein du gouvernement. Beaucoup de gens sont conscients du coût culturel d’une telle mesure.

 

On touche ici à ce que Michel Foucault aurait perçu comme l’exercice d’un « biopouvoir ». Voyez-vous là seulement une condamnation d’individus considérés comme « déviants », ou une volonté générale de contrôle de la population ?

 

ÉL : Ça permet, sous couvert de gestion de l’ordre public et des nuisances, de s’attaquer à un phénomène libertaire de fêtes en dehors du contrôle – autant d’événements qui ne plaisent pas au gouvernement. On est dans quelque chose qui ressemble aux zones d’autonomie temporaire, aux ZAD, aux écoterroristes et tous ces trucs qui ne plaisent pas à la droite. Ce sont autant de mouvements d’auto-organisation, d’auto-gestion qui expriment le besoin de sortir à un moment de tout contrôle capitaliste. Faire des lois contre ces rassemblements, c’est peut-être, demain, faire une loi contre les ZAD, la différence est ténue.

 

Vous pensez donc que la criminalisation des free parties débouchera, dans un second temps, sur un encadrement plus ferme d’autres pratiques collectives ?

 

ÉL : Oui, il n’y a aucune raison de s’embêter ! Là, on parle de rassemblement musical, mais ce qui les dérange dans le rassemblement musical, ce n’est pas la musique, mais le rassemblement. En dehors des nuisances sonores, le problème c’est le rassemblement de personnes qui ne demandent pas l’autorisation, ce qui rend évident le lien avec le rassemblement politique ou militant.

 

Dans la tribune du 8 avril dernier, le fait de se rassembler pour danser est qualifié d’acte « politique ». La portée subversive des free parties est donc selon vous intacte en 2026 ?

 

ÉL : Complétement. J’ai réalisé récemment que c’était la dernière contre-culture réprimée en France, alors qu’il y en a eu beaucoup au cours des siècles précédents.

 

Alors que le festival de Coachella a récemment servi de tribune politique pour plusieurs groupes, estimez-vous que des musiciens avec une audience plus large aient encore un rôle politique à jouer ?

 

ÉL : Je ne sais pas si j’arriverai à faire le lien, parce que le fait qu’il y ait des messages politiques à un moment de polarisation aussi extrême c’est beaucoup plus ressenti. Par exemple, dès que l’on parle de Palestine, on a des accusations d’antisémitisme, et sur d’autres sujets ça va être du même tonneau. Lors des concerts des années 80-90 sur l’Afrique du Sud, il n’y avait aucune polémique et du coup ça passait. Maintenant, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus de polémiques liées à ça. Après un message des Strokes sur la scène de Coachella, qui est par ailleurs aux mains des pires conservateurs républicains, ça me fait plutôt marrer… Donc je n’arriverais pas à faire de lien.

 

De fait, tout l’intérêt des free parties réside dans leur caractère marginal. Mais comment parvenir à conserver une intégrité tout en se pliant malgré tout à un certain cadre législatif ?

 

ÉL : Il y a un truc très simple qui avait été testé dans les années où Sarkozy était Ministre de l’Intérieur, c’était d’avoir un interlocuteur dans chaque préfecture qui connaisse le sujet, qui ait rencontré les organisateurs et qui comprenne leur logique – donc pas une boîte mail anonyme. La deuxième chose, c’est une cartographie des terrains potentiels, qui est la chose la plus importante. Des terrains qu’on finit par choisir par défaut après avoir été chassés tout un week-end, ce ne sont jamais les bons, alors que des terrains à la fois accessibles et suffisamment éloignés des habitations, il y en a dans tous les départements. La France est un pays rural, rempli de lieux où personne ne sera gêné par 300 péquins en train de danser sur un système son qui va être fort pour les participants, mais par pour les gens qui habitent à dix kilomètres. Si chaque département faisait le boulot de mettre sur la table vingt, trente emplacements utilisables, on n’aurait plus besoin de demander d’autorisation.

 

Au niveau de l’Etat, il semblerait à l’inverse que le but soit d’aller encore plus loin dans la répression…

 

ÉL : En parallèle de la proposition de loi, Laurent Nuñez a intégré dans son projet de loi Ripost une partie sur les free parties, avec des peines de prison allant jusqu’à deux ans pour les organisateurs, et six mois pour les participants. En ce qui le concerne, il s’inspire clairement de l’exemple italien, où c’est quatre ans de prison pour les organisateurs et deux pour les participants ; ça vient d’un gouvernement néo-fasciste affirmé, et c’est d’une efficacité redoutable parce qu’aucune personne n’a encore été condamné au regard de cette loi inapplicable.

© Alexandre Marchi