Dans le cadre du festival Paris l’été, Edith Amsellem présente Le Grand Défilé, une performance hybride qui détourne les codes de la fashion week pour interroger, avec humour et gravité, les injonctions qui façonnent les corps.
Dans la grande Halle du Carreau du Temple, le public est d’abord installé en deux rangées de part et d’autre d’un catwalk qui traverse la salle.
Le spectacle s’ouvre sur une lecture confiée par Edith Amsellem, la metteuse en scène, au co-président du festival Paris l’été. Ce texte constitue une sensibilisation aux VSS (violences sexistes et sexuelles), annonçant une tolérance zéro et une vigilance stricte tout au long de la soirée. Un geste important que l’on voit rarement, qui n’est pas un simple rappel de forme. Il pose d’entrée que le corps des femmes exposées sur le catwalk ne sera jamais livré sans protection au regard. Plus largement, il rappelle, dénonce et alerte que les artistes, lorsqu’elles sont en scène, peuvent à tout moment subir des agressions.
Micro en main au début du catwalk, Edith Amsellem présente, par des textes, chacun des archétypes féminins incarnés par les douze artistes. Trois actrices professionnelles et neuf amatrices s’engagent alors l’une après l’autre sur la piste. Défilent ainsi, tour à tour, la vierge, la lolita, la bimbo, la princesse, la sorcière, la maman, la ménagère, la pute, la veuve, la folle, la vieille, la mariée.
Comme on pouvait s’en douter, ce défilé n’a rien d’ordinaire. Il ne ressemble en rien à ces défilés internationaux qui, sous couvert de prestige, dissimulent des enjeux éthiquement problématiques. Ici, la collection de la costumière Colombe Lauriot Prévost, conçue avec des matériaux recyclés, déploie au contraire toute son inventivité pour dénoncer les injonctions qui façonnent les corps des femmes.
Les costumes ne sont pas les seuls à faire la force de ce défilé. Les corps, dans leur souffrance comme dans leur extravagance, y occupent une place centrale. Démarches, poses et rôles y sont minutieusement pensés. Loin de se cantonner à la mode, la pièce entrelace danse, chant, théâtre, écriture et arts plastiques dans une forme résolument performative. La construction genrée et la féminité comme fiction sociale y est littéralement passée, comme un costume.
Dans la seconde partie, le public quitte les rangées pour suivre les artistes dans les backstages, un espace qui devient à la fois lieu d’intimité et de dévoilement. Chaque femme occupe sa propre estrade, dispersée dans la pièce, et le public circule librement, s’arrête, observe, écoute, puis passe à une autre.
Peu à peu, les costumes tombent et derrière la figure imposée émerge un visage, une histoire singulière. Les corps-objets deviennent dorénavant des corps-sujets. Chacune récite d’abord en boucle une phrase qui détourne son archétype, révélant des désirs bien réels :
« Je suis la veuve et je rêve d’une free party dans un cimetière. »
« Je suis la mariée et je rêve d’épouser mon canard. »
« Je suis la ménagère et je rêve de repasser mon mari et de mettre mes enfants au tri sélectif. »
« Je suis la pute et je rêve d’un monument à la gloire des travailleuses du sexe. »
Puis les artistes entrent en conversation, par messages vocaux, avec des ami.es à qui elles racontent une expérience ou une réflexion vécue en tant que femmes. La plupart des récits sont poignants ; le public se montre particulièrement attentif, touché.
Le spectacle culmine lorsque Myriam Lehman, hissée en hauteur, chante tout en réalisant des acrobaties, pendant que les autres dansent chacune sur leur carré, jusqu’à ce que toutes s’enfuient en courant. Cette musique, non anodine, est intitulée She was de Camille. L’artiste en jette les paroles sur des petits papiers dans le public.

Il ne reste alors dans la salle que les spectateur.ices, qui continuent de déambuler autour des carrés désormais vides, où seuls demeurent les téléphones, porteurs des messages inscrits.

Dans Le Grand Défilé, la fiction semble d’abord occuper toute la place. Elle reste pourtant, tristement, très ancrée dans le réel. La metteuse en scène joue largement avec cette fiction, afin peut-être de prendre de la distance et se protéger de la charge du spectacle.
Cette distance se lit dans le jeu des artistes, où la colère se mêle sans cesse à l’humour. Lors du défilé, on pourrait presque se croire dans un film d’horreur. Tout y est dramatisé, mais à l’échelle du réel, ce qui rend l’expérience d’autant plus troublante. Le réel et la fiction s’y entrelacent alors en permanence, dans une atmosphère qui reste malgré tout légère, presque thérapeutique.
Car derrière cette théâtralité, les récits intimes sont troublants. La sororité y est ressentie comme une protection, et l’autodéfense comme réflexe partagé. Ce collectif déborde largement la scène pour gagner le public, dont beaucoup se sont explicitement identifiés aux violences évoquées. Notamment, l’artiste Anna Longvixay a pris la parole à voix haute pour raconter ce qu’elle a vécu, demandant systématiquement si elle était la seule. Dans sa nonchalance troublante, cette prise de parole dit un vécu continu, une douleur devenue habituelle mais jamais digérée.
Dans Le Grand Défilé, l’hypersexualisation, loin d’être seulement dénoncée, peut aussi se lire comme une forme d’émancipation. La pièce se tient précisément dans cet entre-deux, entre conditionnement féminin, aliénation et liberté choisie. C’est une véritable sociologie du genre par le prisme des pratiques vestimentaires que propose Edith Amsellem, où le costume devient tour à tour langage social, prison ou outil d’affirmation de soi.
Riche de sens, cette performance tient la promesse d’un partage réel entre les artistes et un public qui passe lui aussi du statut de spectateur à celui de témoin d’une libération collective.
Visuel 1 : Le grand défilé
Autres visuels : Cecilou Aubertin