Elève de Cavalli, réfugiée vénitienne à la Cour de Louis XIV pour échapper à un mariage violent, la compositrice Antonia Bembo est une redécouverte. L’Opéra de Paris donne à voir et à entendre son unique opéra Ercole Amante sous la baguette de Leonardo Garcia Alarcon, dans une mise en scène de Netia Jones avec Julie Fuchs, Sandrine Piau, Andreas Wolf et Alasdair Kent. Les revers du héros vieillissant sont assez passionnants.
Après une première représentation annulée et une seconde représentation chahutée par les répercussions du match de samedi dernier, Ercole Amante a enfin pu être mis en scène 300 ans après sa création. L’histoire est proche de celle de sa compositrice qui a 67 ans quand elle l’écrit et reprend, pour un Louis XIX, vieillissant un livret qui avait été utilisé par son maître, Francesco Cavalli. Il s’agit du vieil Hercule qui courtise avec toute sa force brute, Iole (Ana Vieira Leite), la jeune amoureuse de son fils, Hyllo (Alasdair Kent). Au point de tuer le père de son aimée qui s’oppose à ce que le héros l’épouse…
Daté de 1707, Ercole Amante parle clairement d’une jeune femme forcée par un héros plus âgé de céder à ses ardeurs, y compris par la menace et l’administration de philtre. La metteuse en scène Netia Jones (qui avait déjà signé des Noces de Figaro à l’Opéra de Paris en 2022) ne passe pas à côté du sujet #metoo sans le rendre anachronique. L’opéra s’ouvre par un ballet (signé Maud Le Pladec) où les mains des danseur·euses en disent long sur ce qu’on veut ne pas voir. Le baroque est modernisé, avec des perruques esquissées, des allégories confirmées, y compris celle de l’amour et de la vertu. Avec des grandes structures architecturales, aussi.
Des séquences nuageuses sont suivies de séquences marines avec une utilisation élégante et originale de la vidéo, tandis que les costumes sont souples et colorés. Les statues, elles, sont éternelles, vestiges d’une antiquité qui continue de nous hanter. La plus belle scène est la fin de l’acte II quand la déesse Pasithée (Teona Todua) présente tous les désordres de l’amour, dans un grand mélange de projection et de figuration lascive. Et dans tout cela, le joli trio de sopranos formé par Junon (Julie Fuchs), Iole et Déjanire (Deepa Johnny) résonne avec la voix de la compositrice pour empêcher le héros abusif de nuire… Girlpower !
À la baguette et quand on le lit, le chef d’orchestre est fasciné par la partition de Bembo. L’opéra est écrit en français pour la cour de Louis XIV et fait le pont entre la musique italienne et la tradition française post-Lully des opéras en 5 actes qui commencent par une « ouverture ». Dans une première partie, malgré les nuances, le caractère inclassable et les beaux moments de percussions, cela reste un peu sage et peut-être aussi un peu flottant dans le ventre trop grand de l’Opéra Bastille. Pendant les deux premières heures, on se prend à rêver face à l’œuvre sur le plafond de Marc Chagall, dans une chambre d’écho plus petite et boisée.
Et néanmoins, quelque chose se débloque dans les deux derniers actes qui sont musicalement bluffants. Les trios et les quatuors se succèdent, le lamento d’exil condamné d’Alasdair Kent « che pena è gelosia », les deux premières interventions des chœurs sont bouleversantes et le trio de la fin du IVe acte est lumineux. Toutes les voix de la production, à commencer par le baryton-basse Andreas Wolf en Ercole, sont exceptionnelles. Si bien que les 3h30 de musique passent comme un charme et qu’on aimerait beaucoup en avoir l’enregistrement pour écouter certains arias. Une fois trouvée, Antonia Bembo est très probablement là pour rester dans nos répertoires !
Visuel : © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris