C’est sous un soleil magnifique et dans la lumière normande à son acmé que la 30e édition du Festival de Pâques de Deauville s’est ouvert ce 18 avril 2026. Le violoniste et chef d’orchestre Julien Chauvin, proche du festival quasiment depuis ses débuts, avait concocté un programme baroque mêlant Bach, Telemann, et un Stabat Mater de Pergolèse, parfaitement de saison à Pâques, avec les voix d’Ambroisie Bré et Anouk Defontenay. Un moment de grâce, de douceur et de joie.
L’iconique salle Elie de Brignac-Arqana où ont lieu, dans l’année, les ventes des plus beaux chevaux, était comble pour cette ouverture très attendue. Le public lui, à son habitude, était très élégant et concentré. Yves Petit de Voize a pris la parole avec chaleur pour nous expliquer que les trente ans se célèbrent avec une sorte de best of des meilleurs souvenirs du Festival (qui a d’ailleurs édité un disque pour l’occasion). Il rappelle qu’à Deauville ce sont huit générations de musiciens qui ont pu se rencontrer et éclore dans le giron d’un festival où tous les genres ont pu être représentés. C’est là que le violoniste Renaud Capuçon a pu se frotter au baroque. Et ce soir d’ouverture, justement c’est une des figures de proue de ce genre, qui a imaginé avec son Concert de la loge et des musiciens du Festival. En pantalon de smoking, chemise à jabot et chaussures vernies, Julien Chauvin (lire notre interview ) explique comment « il est né à Deauville », festival qu’il fréquente depuis « l’an 2000 ». Il raconte aussi avec émotion les premiers temps, les rencontres, les résidences des artistes, notamment à la villa Pégase et ouvre le concert.
C’est avec la vivacité qui le caractérise et depuis son violon que Julien Chauvin a dirigé et interprété le 5e Concerto Brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach. Devant le clavecin de Sibylle Roth qui a ouvert le premier mouvement, c’est en duo (et presque en tête-à-tête) avec la flûtiste Anna Besson que son violon nous emmène dans un dialogue si expressif que l’on a l’impression que les deux solistes dansent l’un vers l’autre. Le clavecin joue d’abord le rôle de basse continue avant de s’immiscer dans le dialogue, relayé pour la basse par le violoncelle. L’interprétation est vive et très délicate. À la fin de ce premier mouvement Allegro, c’est un nouveau morceau de bravoure du clavecin. Puis vient le deuxième mouvement, Affettuoso — ce lamento est bref —, et c’est dans un même élan que l’on bascule vers l’Allegro final, une gigue populaire pleine de grâce. Julien Chauvin rejoint le pupitre des violons pour laisser la place aux deux instruments stars du Concerto TWV 52 de Telemann : la flûte traversière et la flûte à bec, traditionnellement mises en compétition et qui, dans cette œuvre, se répondent avec grâce et complicité. L’ensemble des sept musiciens entame le premier mouvement, d’une tenue presque solennelle. Lorsque le dialogue entre les flûtes s’installe, cela confère à la musique une dimension spirituelle. Le deuxième mouvement Allegro nous emporte dans une matière chatoyante, avec un magnifique solo de traversière auquel répond, évidemment, le solo de flûte à bec. Les pizzicati du troisième mouvement suspendent quelque peu le temps, avant que le quatrième et dernier mouvement ne nous emmène dans un temps suspendu que les contretemps et les tenues des violons soulignent, pour créer le contraste avec le finale, véritable bourdonnement à danser, faisant écho au dernier mouvement du Concerto Brandebourgeois de Bach, que les musiciens interprètent de manière virevoltante. Comme l’orchestre ne pourra pas bisser le Stabat Mater de Pergolèse prévu en deuxième partie — qui forme un tout —, Julien Chauvin propose de reprendre en bis, avant l’entracte, ce Presto endiablé qui balaie d’un trait toute image compassée de Telemann.
Tout à fait de saison pour le Festival Pâques, le Stabat mater est un poème en latin qui met en scène la Vierge devant le corps de son fils crucifié. Comme le Requiem, c’est un genre musical en soi et la version de Pergolèse, composé pour deux voix, est le fleuron de ce genre (1736). Julien Chauvin l’avait proposé en 2005 avec le contre-ténor Philippe Jaroussky encore peu connu et la mezzo Maria Grazia Schiavo. Il l’a aussi enregistré avec Adèle Charvet et Jodie Devos. Pour nous, c’est une première d’entendre des voix dans la salle Arqana et cela fonctionne merveilleusement bien. Le tempo est évidemment très enlevé, ce qui nous plonge dans la matière sonore, mais peut-être parfois au détriment de la lamentation et du versant sacré de ce terrible poème. L’émotion touche son acmé dans l’interprétation grandiose du « Quando corpus morietur », quand les choses ralentissent un peu et que l’on ressent alors pleinement la douleur intolérable et le sacrifice que dépeint l’œuvre. Véritable apparition dans sa robe asymétrique, la soprano Ambroisine Bré monte en puissance tout au long de la pièce, avec une technique toujours très impressionnante. Dans le Stabat mater, le caractère plus métallique de sa voix fonctionne parfaitement. Et c’est encore mieux en complémentarité de la voix cuivrée et puissante de la mezzo Anouk Defontenay, grande révélation de la soirée, qui nous donne la chair de poule dans le solo « Eja Mater ».
Il fait enfin nuit et un brin frais quand nous ressortons du concert, emplis de matières, de couleurs et de mélodies. C’est une ouverture tout en douceur et en joie, malgré le thème tragique de l’œuvre de Pergolèse, qui ouvre une 30e édition d’un Festival qui s’annonce en tout point exceptionnel. Il dure jusqu’au 2 mai et dès ce 19 avril, à 16h30, un programme Rachmaninov, Schnittke et Tchaïkovski est proposé.
Visuel : © Yannick Coupanec