Actualités
Agenda
Musique
Auteurs et Autrices
Partenaires
Qui sommes-nous?
Contact

Lucas et Arthur Jussen à Radio France : un Mozart éclatant sous la direction de Thomas Guggeis

par Yves Braka
02.06.2026

Des frères, une sœur et une petite sirène : tel est le programme autrichien que nous a proposé France Musique au Grand Auditorium de Radio France, devant un public nombreux et curieux, malgré la chaleur accablante de cette fin mai.

Les fratries virtuoses du piano à quatre mains ne font pas légion. Il y a eu les sœurs Güher et Süher Pekinel, découvertes par Karajan, et nos brillantes défricheuses Katia et Marielle Labèque. Ce soir, France Musique nous propose les deux frères néerlandais Lucas et Arthur Jussen dans le Concerto pour deux pianos en mi bémol majeur K. 365 de Mozart, avec l’Orchestre National de France placé sous la baguette du jeune chef bavarois de 33 ans Thomas Guggeis. Ce dernier nous gratifie ensuite de « La Petite Sirène », composition grandiose d’Alexander von Zemlinsky.

« De pianobroers »

Même si la ressemblance est frappante, ils ne sont pas jumeaux, mais, malgré leurs trois ans d’écart, Lucas né en 1993 et Arthur en 1996, ils se comportent comme tels. Nés dans une famille de musiciens, ils se produisent ensemble dès leur plus jeune âge, notamment devant la reine Beatrix des Pays-Bas. En 2005, ils travaillent avec Maria João Pires pendant près d’un an, d’abord au Portugal puis au Brésil. Exceptionnellement, ils suivent ensuite deux parcours distincts : Lucas étudie avec Menahem Pressler aux États-Unis, puis avec Dmitri Bashkirov à Madrid ; Arthur, lui, obtient son diplôme au Conservatoire d’Amsterdam dans la classe de Jan Wijn, célèbre pianiste et pédagogue néerlandais.

Dès 2006, à seulement 10 et 13 ans, ils jouent le Concerto pour deux pianos de Mozart au Concertgebouw d’Amsterdam avec l’Orchestre de Chambre Philharmonique de la Radio néerlandaise sous la direction de Jaap van Zweden. Ils signent chez Deutsche Grammophon fin 2010 pour enregistrer les concertos de Mozart et Poulenc, ainsi que d’autres œuvres en duo allant de Debussy à Bach et Schubert. À ce jour, ils ont publié neuf albums.

Malgré 65 000 abonnés sur Instagram, chiffre modeste pour des artistes de ce niveau international, alors que Khatia Buniatishvili et Yuja Wang dépassent le million, ils diffusent entre 2024 et 2025 une trilogie d’EPs, Rêve, Cantus et Peer Gynt, en exclusivité sur les plateformes de streaming, avant la sortie physique du coffret CD réunissant les trois volets. Une manière d’atteindre un auditoire jeune, sans céder pour autant à la course à la viralité. Parmi les temps forts de 2026, on compte la création du double concerto d’Andrew Norman, composé spécialement pour eux, avec le Boston Symphony Orchestra sous la direction de Susanna Mälkki.

« L’opéra plutôt que la physique quantique »

Né en 1993, Thomas Guggeis appartient, avec les frères Jussen, à la génération montante de la musique. Sa carrière fulgurante est d’abord le fruit d’un choix : abandonner une licence de mécanique quantique pour la direction d’orchestre, après des études au Hochschule für Musik und Theater München et au Conservatoire Verdi de Milan. On peut estimer que ce fut le bon choix : après avoir été l’assistant de Daniel Barenboim à la Staatsoper Berlin, il est nommé Staatskapellmeister à la Staatskapelle Berlin, devenant à 27 ans le plus jeune chef à jamais recevoir cette distinction. La critique le présente comme

« le jeune chef talentueux qui représente la nouvelle génération germanique qu’il faut suivre ».

Sa rencontre avec les frères Jussen ne doit rien au hasard : au-delà d’une communion générationnelle, tous trois sont régulièrement invités à se produire avec l’Orchestre National de France. Ils réitèrent d’ailleurs ce programme dès le lendemain au Konzerthaus de Dortmund, preuve d’une relation forte et appelée à durer.

Ma sœur, mon frère et la musique

Lucas et Arthur entrent ensemble sur la scène de l’Auditorium d’un pas sautillant, le visage fendu d’un large sourire. Vêtus à l’identique, tels des jumeaux, ils révèlent pourtant, avant même de s’installer au piano, deux tempéraments bien distincts : Lucas, plus intériorisé, Arthur, plus exubérant. Mais le côté rock star, ils l’ont tous les deux et c’est fort plaisant.

Guggeis donne le départ du concerto et, après l’introduction pétillante de l’orchestre, les deux frères s’élancent dans un dialogue si fusionnel qu’on ne sait plus qui commence et qui finit. Mozart avait composé cette œuvre à 23 ans pour la jouer avec sa sœur Nannerl, dont l’influence sur sa carrière est aujourd’hui bien établie. Le concerto se déploie en trois mouvements.

Le premier est lyrique et enlevé, comme si Mozart laissait sa pensée vagabonder joyeusement. Un dialogue permanent entre les deux pianos le caractérise : des fragments de thèmes et des passages se transmettent de l’un à l’autre avec dynamisme, créant un effet stéréophonique que la qualité acoustique de la salle met admirablement en valeur. L’orchestre y assume un rôle de splendide accompagnateur plutôt que de voix directrice, dégageant ainsi l’espace nécessaire au dialogue entre les deux solistes. L’osmose entre les deux frères est totale et le jeu, servi par une technique impressionnante, d’une précision sans faille. On n’est pas en présence de deux virtuoses réunis pour interpréter une œuvre : c’est autre chose, de bien plus puissant.

Le mouvement central est lent et raffiné, l’orchestre s’effaçant derrière les deux pianistes fusionnels. C’est ici que le contraste d’expression entre les deux frères se fait le plus sensible. Lucas, penché sur son clavier, joue dans une concentration totale, presque minimaliste. Arthur, lui, laisse parler son exubérance dans le mouvement de tout son corps, la tête haute, la mèche blonde au vent. Le contraste frise parfois le « too much » mais la qualité de leur transmission de pensée et leur capacité à transcender l’œuvre ensemble rendent le reste accessoire.

Le finale est un rondo débordant d’élan rythmique, l’un des meilleurs exemples d’esprit et d’humour que l’on trouve chez Mozart. Après des passages d’une grâce lyrique, le thème principal fait son retour de façon exubérante.

Devant une ovation digne de l’Accor Arena, les deux frères ravis reviennent pour offrir le mouvement n° 6, Zirkusparade, tiré de ses Bunte Blätter, spécialement écrit pour eux par Jörg Widmann. Nous avons alors droit à un véritable feu d’artifice de virtuosité et de fusion totale entre les deux artistes. Exceptionnel !

Une petite sirène loin de Walt Disney

Après l’entracte, Thomas Guggeis revient sur scène face à un orchestre de cent dix musiciens pour diriger « La Petite Sirène » d’Alexander von Zemlinsky. Peu connu car rarement joué, ce compositeur n’en occupe pas moins une place importante dans l’histoire de la musique moderne. Né à Vienne en 1871 dans une famille aux origines multiples au sein de l’Empire austro-hongrois, il se forme au conservatoire de la ville sous l’influence de Brahms, qui exerce un effet déterminant tant sur son écriture que sur sa carrière.

Dès 1895, Zemlinsky enseigne à son tour. Parmi ses élèves, plusieurs deviendront célèbres : Arnold Schönberg, qui épouse sa sœur, Alban Berg, Anton Webern et Erich Wolfgang Korngold, rien de moins. Tous mettront en avant son influence musicale. Mais là où ces géants optent pour une rupture franche avec leurs ainés, Zemlinsky maintient une esthétique exigeante et singulière qui le place en porte-à-faux avec presque tous les camps. Ce qui n’empêche pas les nazis de classer sa musique comme « dégénérée ». Son exil aux États-Unis brise l’élan de sa carrière, contrairement à ce qu’il adviendra de ses élèves et il s’éteint dans la maladie et l’oubli.

Même si son catalogue important est aujourd’hui redécouvert, deux obstacles majeurs freinent sa large diffusion. Il n’existe chez lui aucune œuvre courte susceptible d’être utilisée au cinéma, à la télévision ou en concert autonome. Ses partitions exigent au contraire des distributions exceptionnelles, alors que son nom n’attire pas encore les foules. Un cercle vicieux qui entrave durablement le développement de sa notoriété.

« La Petite Sirène » est l’une de ses compositions les plus emblématiques, écrite à 33 ans, et Guggeis s’avère le chef idéal pour en mettre en valeur l’ampleur et la pureté. Fondée sur le conte d’Andersen, elle en retrace les épisodes majeurs en trois mouvements : le naufrage et le sauvetage du jeune prince par la sirène qui en tombe amoureuse, la fête du roi de la mer, et enfin la transfiguration. Mais Zemlinsky y apparaît davantage préoccupé par l’envol musical que par la narration.

La direction assume avec brio cette formidable machine sonore, qui réunit quatre flûtes, deux hautbois, cor anglais, clarinette en mi bémol, deux clarinettes, clarinette basse, trois bassons, six cors, trois trompettes, quatre trombones, tuba, timbales, glockenspiel, triangle, cymbales, deux cloches tubulaires, deux harpes et cordes. On a parfaitement l’impression de se trouver sous l’océan. L’utilisation des cordes dans le second mouvement nous transporte dans une atmosphère très hollywoodienne, assez proche de Korngold, son élève, et c’est beau. Il ne manque plus que l’écran diffusant le baiser du prince à la petite sirène.

Autriche, terre de musique qui attire la nouvelle génération

On ne peut s’empêcher de percevoir dans ce programme une chaîne autrichienne d’une grande cohérence. Mozart a fondé le mouvement concertiste viennois. Brahms en a constitué le maillon essentiel au XIXe siècle avant de passer le relais à Zemlinsky, qui n’a pas voulu tourner le dos à son maître. Ce programme réunit aussi des compositeurs ayant créé ces œuvres avant trente ans et des interprètes, pianistes et chef d’orchestre, dans la trentaine, ce qui leur permet de ressentir de l’intérieur l’état d’esprit de Mozart et de Zemlinsky, dans la joie comme dans la douleur.

Tous trois sont les fers de lance d’une nouvelle génération qui, tout en respectant scrupuleusement les œuvres qu’elle interprète, vit pleinement dans son époque. Qu’il s’agisse de Khatia Buniatishvili, de Yuja Wang, de Víkingur Ólafsson ou de Lucas et Arthur Jussen, chacun attire, avec sa propre personnalité, un auditoire plus jeune. Sur les réseaux sociaux comme en salle, ils font preuve d’une pédagogie et d’un respect de leur public qui souffle un vent nouveau dans un monde qui tendait à se refermer sur lui-même.

Photos : YB

Remerciements : Diane Dewrangel , Enrico Fischer, Maurice Magdelijns

Les albums de Lucas et Arthur Jussen :

  • Peer Gynt + coffret trilogie (2025)
  • Dutch Masters (2022)
  • Mozart Double Piano Concertos (2016)
  • Tous les autres