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16.07.2026 → 18.07.2026

Dans le bois de Boulogne, Adèle Haenel entre en dialogue avec Monique Wittig

par Cecilou Aubertin
17.07.2026

A 20h au Théâtre de Verdure, en plein cœur du bois de Boulogne. Porté par Adèle Haenel et la musicienne Caro Geryl avec le collectif féministe DameChevaliers, Voir clair avec Monique Wittig n’a rien d’un spectacle ordinaire. 

Pour arriver au Théâtre de Verdure, il faut prendre un bus ou bien marcher une petite quarantaine de minutes. Une parfaite occasion pour profiter du calme de la nature, en vous laissant transporter dans un nouvel état de conscience, en harmonie avec le vivant. Voir clair avec Monique Wittig, dans le cadre du festival Paris l’été, n’est pas un spectacle auquel on vient assister, mais un dialogue engagé auquel nous sommes convié.es pour réfléchir, imaginer et résister.

 

 

Une réunion secrète ?

Sur place, en extérieur, des chaises sont placées pour les spectateurs.ices, face au plateau sur lequel se trouvent les deux artistes, concentrées et attentives à l’entrée du public. Tout près d’elles, des chaises de camping et un petit feu, discret mais éloquent, posent d’emblée l’ambiance d’une veillée à la tombée du jour, celle d’une communauté éphémère. La nature elle-même est conviée, et constitue une présence à part entière du spectacle. Les oiseaux chantent, les arbres écoutent, les feuilles respirent, éclairées par le soleil couchant. Une grande respiration commune dans un calme suspendu, et la parole est à Adèle Haenel.
Le public, ce soir-là, n’est pas quelconque. Le thème et la manière dont il est traité dessinent une audience largement composée de femmes ou de personnes appartenant à la communauté queer. Le spectacle s’adresse en effet d’abord à cette communauté venue chercher, ensemble, des outils pour penser et inventer un autre monde.

 

 

Une continuité de la pensée de Wittig

L’ambition du spectacle n’est pas de raconter la vie de Monique Wittig, figure majeure du Mouvement de libération des femmes et pionnière du lesbianisme radical, mais de faire dialoguer sa pensée avec celle d’Adèle Haenel elle-même. On y retrouve les grandes lignes de La Pensée straight (1992) : l’hétérosexualité comme régime politique et autoritaire, devenu si naturel qu’il en est invisible. C’est bien cette naturalisation qui, selon Adèle Haenel, rend le changement impossible. Elle l’illustre par l’image du nugget, consommé sans y penser, qui fait oublier tout ce qu’il a fallu broyer pour en arriver là. Il en va de même, dit-elle, du système hétérosexuel. Il est né d’une construction historique et politique, façonnée dans la douleur et la violence, que l’on consomme aujourd’hui comme une évidence.

De ce constat s’éveille une conviction plus radicale encore. Il faudrait en finir avec la catégorie « femme »,  puisque la femme, telle que le système la définit, n’existe que par rapport à l’homme. Le lesbianisme, cette « île enchantée », devient alors l’espace où l’on cesse d’être seulement femme pour devenir pleinement humaine. La fameuse formule de Wittig, « les lesbiennes ne sont pas des femmes », prend ici tout son sens, prolongée par une séquence de poésie musicale sur l’idée qu’« aimer, c’est l’intelligence du corps qui résiste ».

La comédienne élargit le propos à d’autres systèmes de domination, et s’attaque aussi à la langue elle-même. Notamment, la formule « violences faites aux femmes », vidée de son sujet, démontre la perception de la violence comme relevant du destin. Adèle Haenel dénonce aussi l’« amour de propriétaire » de la famille hétérosexuelle et l’ignorance érigée en « savoir-faire ». De tout cela surgit une question simple et vertigineuse : qu’est-ce que ça signifie vraiment, être une femme ? Plus qu’un réquisitoire, le spectacle se construit comme un laboratoire pour penser notre futur. Elle dévoile une lucidité qui fait mal, mais qui, insiste-t-elle, encourage plus qu’elle n’accable.

 

« la tristesse cicatrise mal, c’est pour ça que je parle ».

 

 

Entre rire noir et sincérité désarmante

Dans la forme, se dégage une tension permanente entre gravité et humour. Adèle Haenel rit beaucoup. Un rire de gêne, un rire face au ridicule de toute cette violence. Le dégoût et le désespoir se transforment sur scène en un rire noir, presque salvateur. Dans un des moments les plus forts, elle se met en scène pour incarner un dialogue entre elle adolescente et Monique Wittig elle-même.

Le corps, lui aussi, prend la parole. Les expressions faciales, les tensions, les grimaces disent ce que les mots ne suffisent pas à porter. Adèle Haenel y apparaît à la fois fragile et puissante, entre tristesse et colère, entre posture de victime et posture de guérillère, pour reprendre les termes de Wittig. La théorie, ici, se vit dans le corps, dans l’émotion, portée par une musique qui accompagne le texte comme un soutien, presque un câlin. À l’image des mots, cet accompagnement musical de Caro Geryl est aussi doux que puissant. Il y a, dans cette manière de faire, quelque chose comme une guérison.

C’est finalement dans cette sincérité rare que se loge le geste militant du spectacle. Adèle Haenel arrive, avec cette performance, à rendre sensible une résistance. 

 

 

 

Visuel : festival Paris l’été