Entre humour et sens de l’urgence, Pauline Tremblay décortique, dans Devenir reine (ou Queen B) les multiples hypostases de nos combats féministes.
Il faut être libre et indépendante. Il faut savoir trouver son style, mais il faut aussi rester crédible et sérieuse pour éviter « les bricoles ». Il faut savoir être sexy, mais pas trop. Il faut être une bonne fille, mais savoir aussi dominer les hommes. Telles sont les injonctions implicites ou explicites qui ressortent de l’épatante performance Devenir reine (ou Queen B), portée par Pauline Tremblay en seulement 20 minutes dans la salle Studio de La Scierie, en OFF d’Avignon. Ces injonctions – aussi contradictoires puissent-elles paraître, ne sont pas si faciles à trancher, même lorsqu’on pense avoir trouvé et façonné notre mode d’être femmes et féministes dans la société contemporaine. C’est ce que nous raconte la performeuse et chorégraphe Pauline Tremblay dans sa courte création imprégnée à la fois d’éléments autobiographiques, des investigations de la culture pop et de références anti-patriarcales.
Le regard frontal et la posture composée et mesurée que la performeuse affiche en début de performance renvoient tout de suite les spectateurices à l’image de Beyoncé, mais aussi à celle de tant d’autres divas qui aiment l’or et les plumes. Car Pauline Tremblay ne lésine pas sur les moyens esthétiques qui la rapprochent de cette famille de femmes désirées, adorées, contestées, chassées par la presse et par les fans : brassière dorée, chaînes métalliques descendant sur la poitrine, les épaules et les bras couverts de longues plumes noires, des leggings aux motifs géométriques en noir et gris, sandales dorées à hauts talons et de nombreux accessoires qui oscillent entre raffinement et blingbling.
Et justement : qui décide des frontières qui séparent le « bon goût » de la « vulgarité », la « cool sexytude » de la provocation et, enfin, la « bonne féministe » de la féministe « à corriger » pour entrer dans les cadres du « féminisme blanc universitaire » qui avait initialement marqué le propre trajet féministe de l’artiste ? Devenir reine (ou Queen B) se déploie sur une étendue conceptuelle qui cherche à illustrer la réponse évidente à cette question, en reprenant les marques esthétiques, performatives et chorégraphiques de Beyoncé pendant qu’elle analyse le vidéoclip du hit Run the world (girls). L’exercice de s’assumer en tant que figure contestataire et revendicatrice n’est pas facile lorsqu’à l’enfance on a dû entendre, comme Pauline Tremblay nous le confie, qu’il fallait être plutôt austère et modérée au niveau de l’aspect pour ne pas s’attirer « les bricoles ». Ni quand ses premiers pas dans le combat féministe ont été façonnés par le féminisme blanc occidental. Maintenant équipée de bottes style Dr. Martens, agenouillée, adoptant une posture quadruple ou en se lançant dans des mouvements twerk, l’artiste ne se refuse aucune hypostase qui la soustrait à son enfance « pop » marquée par Spice Girls et par les injonctions familiales. L’image de la diva noire Beyoncé lui sert de prétexte pour une incarnation temporaire de ce qu’elle pourrait être en tant que femme et féministe, tout en faisant constamment allusion à son statut précaire d’artiste intermittente.
Rejetant les structures binaires de pensée, Pauline Tremblay finit par rendre évident le fait que Beyoncé n’y est pas pour opposer un modèle à un autre et ne tombe pas dans le piège des perpétuelles oppositions restrictives si chères au patriarcat. Après ce bref parcours en pseudo-Beyoncé, elle revient à elle-même. L’artiste se met à chanter, avec une voix puissante et une colère dignes d’une Catherine Ribeiro, un titre punk que l’on retrouve sur un vinyle de jeunesse et dont la pochette a été conçue par son père, « question de budget ». Et finalement, qui runs the world ? Définitivement, les femmes qui, à l’instar de Pauline Tremblay, s’assument en tant que telles.
Visuel : © Marikel Lahana