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OFF d’Avignon : Tourner dans le rond de l’amitié sublimée – « Joyaux lourdement sous-estimés »

par Beatrice Lapadat
17.07.2026

Entre séduction et pulsion d’annihilation, Bast Hippocrate et William Cardoso présentent l’envoûtante performance Joyaux lourdement sous-estimés dans le OFF du Festival d’Avignon, dans le cadre de la Sélection Suisse en Avignon.

Ancrage et envols 

 

Au moment où la salle Le Hangar de la Scierie invite les spectateurices à occuper leurs places, les deux performeurs semblent être déjà bien installés dans leur jeu. La musique légère et languide, à l’air un peu nostalgique, instille une ambiance qui provoque des sourires par-ci par-là. Les danseurs Bast Hippocrate et William Cardoso s’entrelacent en douceur sur une plateforme tournante trop petite pour deux personnes. Des caresses, comme pour explorer et s’approprier gentiment la peau de l’autre, déplacent vite l’impression de sentimentalisme vers un territoire plus puissant et poétique. Bien que la conception de l’espace empêche les spectateurices de saisir la multitude des hypostases de leurs corps en tout temps, leur présence et la manière dont ils investissent le plateau – au-delà des confins de ce petit objet tournant – parviennent à créer une ambiance où l’on sent en permanence un danger imminent, malgré la tendresse que les deux semblent s’offrir.

 

Le défi majeur de cette première partie de la chorégraphie signée par le chorégraphe suisse Bast Hippocrate consiste en la capacité des artistes à mobiliser à la fois une endurance physique importante, en l’absence de laquelle ils risquent de perdre l’équilibre et se mettre en danger réciproquement, et de rester ancrés dans une forme de grâce qui permet à chacun de s’appuyer sur l’autre. L’insistance sur la nécessité de rester ancré et de se rendre disponible en tant que pilier pour son partenaire est aussi une manière de déconstruire les stéréotypes qui risquent d’attacher l’image initiale des deux hommes à une forme qui relèverait forcément de l’érotisme. Sans nier la piste érotique, l’interaction invite à rapprocher cette unique perception plutôt du champ de l’amitié et d’une entraide qui ne se déploie pas sans une touche presque religieuse. Le coin de lumière qui enveloppe les corps suggère les rayons de soleil filtrés par les vitraux d’une cathédrale (lumière Tiki Bordin), sans compter les effets de la musique onirique et abyssale (Golce Kummer). Au milieu de ce rapprochement qui génère une sensation à la fois de chaleur domestique et d’embrassement mystique (Golce Kummer), on s’imagine facilement s’envoler ailleurs, dirigé.e.s par les deux danseurs.

 

Les plaisirs de l’entrechoc

 

C’est un porté qui brise la géométrie hypnotisante de la première partie. Ce qui commence par un porté parfaitement exécuté par William Cardoso marque aussi le signe de la sortie de cet espace étroit assuré par le cône de lumière. D’un mouvement brusque, Bast Hippocrate se soustrait à l’illusion d’un duo en fusion et s’allonge par terre. Très vite, des paysages difficiles à anticiper lors de la première partie des Joyaux… occupent la scène avec une vitesse et une cruauté qui frôlent le désir d’annihilation. De l’autre, de soi-même ? Difficile d’y répondre, car tant l’un que l’autre amènent sur scène une détermination féroce à libérer des pulsions destructrices. Les épines dorsales se heurtent au sol sans aucune tentative d’autoprotection apparente, même si l’on peut imaginer les stratégies mises en place pour éviter tout danger réel. Les chutes se multiplient et les tensions alourdissent l’espace que l’on avait cru cosy et sécuritaire peu avant.

 

Néanmoins, la violence de l’entrechoc ne nous sépare pas définitivement de l’idée d’entre-aide. Bien que les interactions se déroulent, à ce stade de la performance, dans une sorte de combat qui fait usage du langage du contact-improvisation, il n’en est pas moins vrai que les deux performeurs restent toujours vigilants et rigoureux dans leur déploiement technique afin de ne pas blesser l’autre. Après ces quelques minutes de tensions belliqueuses, la plupart du temps privées d’un fond sonore autre que celui produit par les corps en contact avec le plancher, Bast Hippocrate et William Cardoso se lancent dans une brève fête imprégnée de mouvements qui évoquent les codes des bals queers. Et si toute cette violence n’était qu’une tendre plaisanterie pour déstabiliser et réveiller le public ? En douceur ou dans la ferveur de l’affrontement, le joyau qu’est cette forme singulière de connexion – que l’on peut appeler aussi bien érotisme, amitié ou une rencontre fulgurante entre deux êtres hors de ce monde – brille avec la même puissance.

Notre dossier Festival d’Avignon

 

À voir jusqu’au 20 juillet à La Scierie, Salle Le Hangar