À quoi sert la culture ? À savoir et à comprendre le monde, à défaut de le sauver. Pour la troisième fois depuis le 4 juillet, les massacres de Jeju en 1948, en Corée, sont donnés à entendre par la souffrance d’une mémoire empêchée.
Après Island Story, qui était une pièce documentaire sur ce drame, c’est également la seconde fois que l’on entend le texte de la prix Nobel Han Kang, Impossibles adieux. Et disons-le immédiatement, après le monotone Che dolore terribile è l’amore, cette version lue par les icônes Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, dirigées par Julie Deliquet avec une sacrée dose de pur chic, nous permet d’accéder à toutes les aspérités de ce texte où le cœur du réacteur, ce qui fait tout exploser, met le temps de deux générations à advenir.
Impossibles adieux est peut-être avant tout une immense histoire d’amitié. Un jour,Gyeongha reçoit un appel de Inseon, Elle s’est gravement sectionné deux doigts et elle est collée, pendant trois semaines, à l’hôpital. Elle reçoit un traitement des plus douloureux. Pire, elle doit ressentir la douleur. Toutes les trois minutes, une infirmière la pique pour que le sang coule, pour que la gangrène ne prenne pas, entendez, pour que l’oubli n’arrive pas.
Le public français connaît bien plus Isabelle Huppert que Hyeyoung Lee. Et pas mal de spectateur·rice·s fidèles du Festival d’Avignon se souviennent d’elle dans La Cerisaie de Tiago Rodrigues et peut-être même de son jeu glacé, les pieds dans l’eau et la tête dans le mistral, dans Médée. Hyeyoung Lee est l’Isabelle Huppert coréenne. Toutes les deux vêtues d’un pantalon et d’un haut blancs, un micro, une gourde blanche, elle aussi, et leur texte, elles attaquent avec la pudeur que de tels mots impliquent.
Parler et comprendre. Dans Impossibles adieux, Han Kang multiplie les couches pour écraser le trauma, elle enfouit sous des tonnes de neige les 30 000 mort·e·s de Jeju et les 200 000 dans le reste de la Corée. Cette traque des communistes, ou prétendus communistes, par les opposants. Alors le récit avance pas à pas, d’abord autour de l’accident, qui n’en est pas à son premier. Comme chez Camille de Toledo, le corps parle une langue qu’il n’a pas apprise.
La lecture est ponctuée de petits éléments scénographiques. Elle permet de voir le mur de la Cour d’honneur nu, lumières allumées de l’intérieur, donnant aux vitraux médiévaux l’occasion d’être admirés. Plus tard, on verra la neige tomber, et vous savez qu’ici on aime fort quand la neige tombe au théâtre. Huppert arrive, avec la maîtrise du jeu qui la caractérise, à nous embarquer loin, nous ici dans un Avignon moite, tous et toutes armé·e·s d’éventails, là-bas, à Jeju, au cœur de l’hiver. Cela tient dans un pas en arrière du micro, les bras qui s’écartent, les doigts qui vibrent et le regard qui va chercher jusqu’au dernier rang de la Cour.
Oiseau est une lecture. La lecture est un genre en soi, c’est le second acte après l’écriture, bien avant la mise en scène, c’est la racine du théâtre. Oiseau est un moment suspendu, tout blanc, qui nous fait voler au-delà de la douleur, qui permet de « faire avec », comme Carolina Bianchi, sans pardon, sans oubli, juste avec, en pleine conscience que se tordre le ventre sans explication logique ou se blesser gravement tout le temps est un cri sans mots pour enfin déterrer les secrets et évacuer l’affreuse culpabilité de ceux et celles qui ont survécu, même trois générations plus tard.
Cadeau des cadeaux, Han Kang est présente à Avignon et fait une apparition des plus cinglantes dans la lecture. Nous donnant au passage la chance d’approcher une prix Nobel de littérature, ce qui n’arrive tout de même pas tous les jours. Elle offre ce texte qui rappelle qu’une vie humaine est aussi fragile que celle d’un oiseau qui se raccroche à son perchoir pour tromper ses ennemis.
Un moment totalement suspendu de ce Festival d’Avignon
Notre dossier Festival d’Avignon
Visuel : Oiseau, Julie Deliquet, Han Kang, Isabelle Huppert, Hyeyoung Lee, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon