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Festival d’Avignon : Dans Island Story, Kyung-Sung Lee documente le massacre de Jeju

par Amélie Blaustein-Niddam
06.07.2026

La langue coréenne est donc l’invitée du 80ᵉ Festival d’Avignon. C’est une façon de croiser les esthétiques de ce pays, mais aussi, de façon chirurgicale, son histoire dans ses blessures. Island Story mêle toutes les formes de théâtre documentaire pour nous faire entendre et comprendre le massacre du 3 avril 1948.

« Peut-on retrouver un père mort il y a plus de 70 ans ? »

Nous sommes face à un espace très défini, et au cas où nous n’aurions pas compris, Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon et Jang Sung-ic nous décrivent ce que l’on voit. Un plateau noir quadrillé en blanc, deux vélos de part et d’autre. En fond de scène, il y a trois petits bureaux et, aux deux tiers, un tas de terre encadré et surplombé d’une caméra. Un immense écran prend tout le mur du fond. Si iels décrivent avec une précision de didascalie, c’est pour nous faire entendre leur procédé. Pour nous raconter ce qu’il s’est passé ce 3 avril 1948 à Jeju en Corée, pour en prendre la mesure et mesurer le poids qui continue de sidérer les troisièmes générations, iels se doivent d’être précis.es comme des historien.es.

« Nos familles sont victimes du 3 avril »

Un peu de contexte : en 1945, la Corée est libérée de la colonisation japonaise, mais elle est immédiatement divisée en deux zones d’occupation : les Soviétiques au Nord, et les Américains (via le gouvernement militaire de l’USAMGIK) au Sud. En avril 1948, l’insurrection de Jeju éclate pour protester contre les violences policières et le projet d’élections séparées qui scellent la division de la Corée. En réponse, le gouvernement de Syngman Rhee décrète la loi martiale en octobre et applique une politique de la terre brûlée d’une violence inouïe. L’armée et les milices d’extrême droite rasent des centaines de villages, massacrant indistinctement insurgés et civils (femmes, enfants, vieillards) soupçonnés de « complicité ». Le bilan officiel fait état d’environ 14 000 victimes identifiées, mais les historiens et les commissions d’enquête estiment que le nombre réel de morts se situe entre 25 000 et 30 000 personnes. Après ce crime, le silence est organisé par l’État et, depuis quelques années, il est brisé. C’est dans ce mouvement de libération de la parole que ce collectif d’artistes s’est mis à fouiller, tels des archéologues, les paroles des témoins, des familles de victimes, pour en faire un acte plus qu’un spectacle.

« Il y a eu des morts injustes »

Chacun.e leur tour, il n’y a pas de dialogue ici, la parole est distribuée plutôt , iels nous transmettent un témoignage. Là où cela devient fascinant, au-delà de l’apport de connaissances, c’est pour la méthode employée. Nous vous avons souvent parlé de théâtre documentaire dans les pages de Cult.news. Là, les artistes ne choisissent pas. Nous avons du reenactment, où une bande-son est retranscrite en direct, de la lecture de lettres, de l’interprétation, au sens de jeu du terme, d’un récit. Plus nous avançons dans le récit de cette histoire, plus le quintet se rapproche de ce carré de terre qui cache un charnier.

« Ils m’ont demandé si je viendrais récupérer les restes de papa »

De façon douce, très symbolique, iels redonnent à ces morts sans sépulture une unicité et une humanité. On pense immédiatement à tous nos référentiels occidentaux, la Shoah évidemment, qui a posé exactement les mêmes questions aux générations suivantes : 1) l’omerta, 2) la révélation. Ici, les premières et deuxièmes générations ont dû se confronter à une mise au silence des plus violentes, volontiers accompagnée de honte et d’humiliation.

« À l’époque on arrêtait les gens sans raison »

Avec beaucoup d’élégance et de pudeur, l’horreur est dite de façon très explicite. C’est un magnifique travail de reconstruction et d’apaisement. Aujourd’hui, la Corée a fait la paix avec ce plus que drame. Il aura fait attendre la démocratisation de la Corée du Sud pour que la vérité éclate. En 2000 : une loi spéciale est votée pour lancer une commission d’enquête officielle. En 2003 : le président Roh Moo-hyun présente pour la première fois les excuses officielles de l’État au peuple de Jeju pour les « abus de pouvoir » commis. Et aujourd’hui : l’île de Jeju abrite le magnifique Parc de la Paix 4.3, un mémorial dédié aux victimes.

Notre dossier Festival d’Avignon

Jusqu’au 6 juillet,

Island Story, Kyung-Sung Lee © Christophe Raynaud de Lage