« Je veux appartenir au monde qui renaîtra après la guerre. » En adaptant les journaux d’Etty Hillesum, jeune écrivaine juive de 27 ans à Amsterdam, Hagai Levi signe une série exigeante, profondément contemporaine, diffusée sur Arte à partir du 13 mai. Une œuvre qui interroge moins la mémoire de la Shoah que la manière de rester debout quand le monde devient inhabitable.
Amsterdam. Etty Hillesum a 27 ans, un appartement en désordre qui lui ressemble, une vie sentimentale agitée, des désirs contradictoires et cette sensation diffuse qu’il faut écrire pour ne pas se perdre. Elle mange des céréales à la main, fume en soutien-gorge à la fenêtre, traverse la ville à vélo, observe le monde comme on regarde quelque chose qui menace déjà de basculer.

Puis viennent les premiers signes. Des slogans criés dans la rue. Une manifestation. Des pancartes. Les interdictions qui s’installent sans bruit. La violence ne surgit pas d’un seul coup, elle avance par couches successives, administratives, presque banales.
La série s’ouvre sur la rencontre entre Etty et Julius Spier, thérapeute, amant, mentor, qui l’encourage à coucher ses états d’âme sur le papier :
« Vous devez écrire quelque chose que personne ne lira. »
Plus qu’un simple exercice d’écriture, ce geste devient le point de départ d’une métamorphose intérieure. Chez Etty, la survie n’est jamais seulement physique : elle devient spirituelle.
Présentée à la Mostra de Venise puis à Séries Mania, Etty se distingue immédiatement par son refus de la fresque patrimoniale. Lors de la conférence de presse du festival, Hagai Levi expliquait qu’il ne voulait surtout pas d’une œuvre d’époque.
« Si vous lisez son journal, ce n’est pas juste un document historique, c’est une pensée très vivante, vraiment moderne. Ce n’est pas un journal sur l’Holocauste, c’est une réflexion sur la manière de vivre. Je devais trouver une forme cinématographique qui respecte ça. »
Son Amsterdam n’a donc rien d’un décor figé. Levi raconte avoir commencé la préparation juste après le 7 octobre, frappé par le contraste entre la beauté calme de la ville et cette pensée obsédante : que se passerait-il si, dans cet endroit paisible, des nazis marchaient librement dans la rue ? La série naît de cette tension. On hésite parfois entre dystopie et simple transposition contemporaine. C’est précisément ce trouble que cherche la série : rappeler que tout cela n’appartient jamais complètement au passé.

Ce choix fonctionne particulièrement dans les scènes d’exclusion progressive. Les pancartes « interdit aux juifs » se multiplient, la cadence des violons accompagne les coups de pédale d’Etty dans Amsterdam, et peu à peu l’espace public devient hostile et oppressant. Le tram évoque presque déjà les convois à venir. Même les cimetières de vélos, amas de carcasses désarticulées, finissent par ressembler à des corps broyés.
La série rappelle ainsi que la bascule ne commence jamais par l’horreur spectaculaire, mais par la banalité de l’acceptable.
Ce refus de la facilité n’a rien d’étonnant chez Hagai Levi. De BeTipul ( En thérapie ) à The Affair, en passant par Scenes from a Marriage, il travaille toujours depuis les zones d’inconfort moral. Mais c’est surtout avec Our Boys, l’une des séries les plus marquantes de ces dernières années, qu’il a imposé cette méthode.
Créée avec les Israéliens Joseph Cedar et Hagai Levi, ainsi que le réalisateur palestinien Tawfik Abu-Wael, la série revenait sur l’enlèvement et l’assassinat du jeune Palestinien Mohammed Abu Khdeir en 2014, après le meurtre de trois adolescents israéliens. Plutôt qu’un récit binaire, elle s’intéressait à la mécanique politique, à la violence collective, à ce qu’une société refuse de regarder en face. Une série brillante, inconfortable et profondément politique.

Avec Etty, il franchit une nouvelle étape, plus intime encore. Sans abandonner le politique, il déplace la question vers l’intérieur : comment continuer à vivre, à croire, à aimer, quand le monde devient inhabitable ?
« C’est paradoxal, car ça se passe dans une des pires périodes de l’histoire, mais c’est peut-être mon travail le plus optimiste », expliquait-il. Pas naïvement, précisait-il, « mais parce qu’on y voit une possibilité, quelque chose qui tient malgré tout. »
En choisissant une mise en scène si froide, si clinique, presque ascétique, Etty produit parfois davantage de sidération que d’émotion. La photographie, dominée par les gris, les bleus, les blancs blafards, installe une atmosphère sinistre et pesante, mais maintient aussi le spectateur à distance.
On admire Julia Windischbauer, remarquable dans le rôle principal. Elle a appris le flamand spécialement pour la série, navigue entre l’allemand, le néerlandais et quelques mots de russe, et porte ce rôle avec une vulnérabilité saisissante. Sa manière de faire exister les contradictions d’Etty sans jamais les simplifier impressionne autant que la tension dramatique avec Sebastian Koch, excellent en Julius Spier, dans ce jeu de rapprochement et de fuite où aucun des deux ne semble prêt à baisser la garde en même temps.

La série glace plus qu’elle ne dévaste. Et pourtant, elle reste nécessaire.
Parce que le véritable sujet n’est pas seulement la Shoah et la persécution des Juifs d’Europe, mais la manière dont une femme construit une liberté intérieure quand tout autour d’elle s’effondre. Etty se raccroche à un Dieu qu’elle ne parvient pas vraiment à nommer, mais qui prend les contours d’une foi traversée par la nature, l’eau, les champs, les grands espaces, loin d’une pratique religieuse stricte, qui lui permet de rester debout au milieu du chaos.
« La façon dont on meurt importe autant que nos vies », dit-elle.
En Iran, des milliers de jeunes ont affronté un régime qu’ils savaient plus fort qu’eux, portés par cette même conviction : la manière dont on résiste compte autant que la survie elle-même.
C’est aussi cela qui rend Etty si actuelle. La foi n’est ici pas une question religieuse, mais une manière profondément humaine de rester debout dans l’inimaginable. Une façon de continuer à appartenir, malgré tout, au monde qui viendra après.
Propos recueillis lors de la conférence de presse de « Etty » à Séries Mania, traduits de l’anglais par Mélodie Braka.
Visuel : Les Films du Poisson, Arte et Mélodie Braka
ETTY
SUR ARTE LES JEUDIS 21 ET 28 MAI 2026
ET SUR ARTE.TV DÈS DU 13 MAI
Créée et réalisée par Hagai Levi
Avec : Julia Windischbauer, Sebastian Koch, Leopold Witte, Gijs Naber, Claire Bender, Evgenia Dodina, Chris Peters, Bart Klever
Coproduction : ARTE France, Les Films du Poisson, Komplizen Serien, Topkapi, Quiddity
Distribution internationale : Newen Connect