Rebecca Chaillon est de retour à Avignon, deux ans après que Carte noire nommée désir, son bijou où elle prenait le racisme systémique par les racines d’un arbre millénaire, avait été la cible des racistes, avec une pièce qui lui ressemble mais dont elle s’efface pour, dans une immense motte de beurre doux, battre tous les sujets qui lui mettent le seum.
Les pièces de Rebecca mettent toujours le corps au centre du jeu. Ses spectacles : Boudin Biguine Best of Banane, Carte noire nommée désir, L’Estomac dans la peau, Monstres d’amour (Je vais te donner une bonne raison de crier), Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, Une patte retombe toujours sur ces chattes, Whitewashing, Plutôt vomir que faillir et La Gouineraie sont des œuvres militantes et urgentes qui dés-invisibilisent les invisibles. La Parabole du seum ne nous fait pas mentir, mais constitue un immense pas de côté dans sa carrière. En effet, elle n’est pas sur scène, et pour cause : pendant les représentations de Carte noire nommée désir, les actrices du spectacle ont subi des agressions racistes, verbales et physiques, puis la haine s’est déversée en ligne, menant jusqu’à un procès.
La Parabole du seum nous place face à deux grosses mottes de beurre, plus des dizaines de plaques de beurre. Pour le moment, une laitière fait jouer le public à la grande loterie du supermarché Mammouth. Un.e gagnant.e sera tiré.e au sort. Au début, ça tape fort sur l’obsession de la minceur et la honte et l’humiliation que la société fait peser bien lourd sur les corps gros. Une pièce de Rebecca Chaillon, c’est l’alliance de la violence, de la peur, de la force des mots et de très belles images, et malheureusement, ce n’est pas le cas ici dans cette pièce qui manque de structure et de dramaturgie ; elle empile les sujets : la grossophobie donc, l’écologie, le capitalisme, le racisme, l’exil… sans finalement n’en traiter aucun avec profondeur.
Dans ses pièces précédentes, Rebecca Chaillon a toujours posé des angles très aigus. Là, les sujets glissent les uns sur les autres. En soi, c’est peut-être voulu, car sa scénographie nous met face à un monticule qui fait office de toboggan que les interprètes viendront escalader pour s’excuser contre la gêne occasionnée de prendre tant de place.
Néanmoins, il y a des moments et des passages qui sont de toute-puissance dans cet ensemble de près de 3 heures. Avant tout, il y a évidemment le texte, car elle sait écrire ce qui la met en colère avec les mots justes. La parabole est à prendre dans son double sens, celui des antennes télé et celui de la prédication biblique. Elle pousse l’idée religieuse, en devenant elle-même une prophétesse. Cela pourrait être génial si la scénographie nous mettait vraiment la tête dans les paroles, mais, posé dans un coin de la scène, le texte ne peut pas déployer sa puissance. Ensuite, il y a cette image de Loulie Houmed, en prêtresse désacralisée en haut de la coursive du cloître des Célestins ; elle vient nous bénir à coups de petit-lait prêt à être fermenté.
Les comédien.e.s sont iels tout à fait engagé.e.s corps et âme dans le jeu ; il y a pas mal d’humour et d’acidité, mais pas assez pour vraiment exploser les cadres. Peut-être que Rebecca Chaillon est comme nous toustes, un peu désabusée, un peu sidérée par le contresens de notre époque. Il fait 40 degrés à Paris, le gouvernement vote une nouvelle autoroute et détruit des arbres. C’est vrai que ça fait fondre notre capacité de compréhension comme du beurre oublié sur la table de la cuisine en pleine canicule.
La Parabole du seum s’avère donc être un tendre spectacle. Est-ce grave ? Pas forcément, peut-être que la lutte peut aussi passer par la réalisation d’une communauté douce avec elle-même, qui fait attention à ne pas écraser l’autre sous le poids de tous les objets qu’une vie capitaliste charrie.
Après la pièce, il y a une surprise, donc on ne vous la racontera pas. On peut juste vous conseiller, ou plutôt vous ordonner d’y aller, vous ne serez pas déçu.e.s.
Jusqu’au 12 juillet
Visuel : La Parabole du Seum, Rébecca Chaillon © Christophe Raynaud de Lage