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Festival d’Avignon : L’aube des questions ou la difficulté de se dire au revoir

par Amélie Blaustein-Niddam
26.07.2026

Voilà, c’est fini, et visiblement nous ne sommes pas les seul.e.s à avoir envie de retenir le temps. Annoncé pour une durée de deux heures, le spectacle de clôture de la 80ᵉ édition, programmé à l’aube à 5 heures du matin, s’est malheureusement étiré jusqu’à 9 heures, sans entracte, dans le froid et sans couvertures. Un inconfort à l’image de l’époque, qui a, par de nombreux moments, offert des gestes inoubliables.

 

« La réalité n’est pas une erreur » — Laura Vazquez

Penser un spectacle fait partie du travail lorsque l’on met en scène et, à ce jeu-là, Patrick Boucheron, Aurélie Charon et Tiago Rodrigues se sont laissé entraîner par ce projet ambitieux. Le sujet du festival était les questions, et cet événement visait à les poser. Quatre-vingts, en l’occurrence, portées par des dizaines d’artistes, scientifiques, activistes, philosophes et personnalités de la société civile.

Tout commence merveilleusement bien. C’est la nuit noire et le public processionne en direction du temple, pardon, du Palais des Papes. La première image restera gravée pour toujours. Sur la scène à peine éclairée, une flûtiste accompagne le geste souple, aux doigts levés, de Régine Chopinot, qui traverse, puissante et généreuse, ce plateau mythique. Progressivement, l’Orchestre national Avignon-Provence va prendre place ; il ne sera au complet qu’une fois la matinée déjà bien avancée.

« Comment poser des questions en dansant ? »

Dans la multitude des textes lus, il y a des moments suspendus. La parole d’Oksana Leuta, l’Ukrainienne, rappelle que ce conflit existe toujours. Amir Hassan, en direct de Gaza, rappelle qu’il est possible de laisser les Palestinien.ne.s parler en leur nom propre en convoquant la douleur de la perte de la joie, du son de Fairouz et des odeurs d’oranger remplacées par la poudre des tirs israéliens. Plus tard, Laetitia Dosch, impériale, assassinera comme il se doit les concepts de résilience et de bienveillance. Christiane Taubira citera Césaire et dira : « J’ai l’inquiétude de la joie », et le public applaudira.

La durée de la proposition gâche un peu le tout. Il est impossible de le taire : la Cour se vide de fatigue, et rester devient une abnégation. Les grands thèmes de notre époque traversent ce long lever du jour : le vivre-ensemble, les guerres, la famille.

« Shakespeare est-il un dramaturge coréen ? »

L’un des plus grands actes de cette nuit est sans aucun doute l’apparition de Boris Charmatz qui, tout en remployant les gestes de Muette, retrouve la parole et raconte ce que la Shoah a fait à sa famille. D’un coup, on comprend pourquoi il suffoque face à tant d’incompréhension. Plus tard, Yolande Zauberman racontera une blague juive, celle d’un rabbin au cœur d’un shtetl disparu étonné qu’un homme tire toujours juste. L’homme lui répond : « Je tire et après je dessine la cible. » Et nous, on se demandera pourquoi, pour parler des Juifs, il faut toujours que ce soit au passé. De toutes les douleurs exposées pendant ces quatre heures, seul l’antisémitisme d’aujourd’hui était absent. Pourquoi ? Pourquoi, alors que les voix de Gaza nous parviennent, celles des familles des mort.e.s du 7 octobre 2023 n’ont-elles pas accès au chapitre ? Jamais.

Quelquefois, dans cette nuit devenue jour, les mots se taisent grâce à la finesse de la direction de Débora Waldman, cheffe d’orchestre de l’Opéra Grand Avignon, qui laisse la beauté des corps faire taire nos interrogations. Alors, on peut laisser toute la place à celles et ceux qui parlent juste. Laura Vazquez, dont la poésie frappe. Nnawa « Nanii » Debrah, dont le rap claque. Mascare, qui invite au silence.

Cette Aube des questions finit par nous perdre alors qu’elle avait, dans son esprit, l’allure d’une grande fête. Et même si les comédien.ne.s issu.e.s des Talents Adami Théâtre ne déméritent pas, cela ne suffit pas à transformer cette nuit retenue artificiellement en feu d’artifice du spectacle vivant.

Notre dossier Festival d’Avignon

L’Aube des questions © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon