Dans la salle des Nymphéas du Musée de l’Orangerie, Myriam Gourfink interprète Masse et nous invite à ralentir. Pendant quarante minutes, deux danseuses explorent chaque mouvement avec une précision extrême. D’abord intrigante, parfois presque angoissante, cette lenteur finit par nous gagner et laisser place à une forme d’apaisement.
Dans la salle des Nymphéas, tout semble déjà nous pousser à ralentir. La lumière est douce et tamisée, les grands et longs tableaux de Monet entourent le public assis sur des coussins et le silence n’est presque interrompu que par la musique de Kasper T. Toeplitz. Puis Myriam Gourfink et France Cartigny entrent sur le tapis, yeux dans les yeux.
La chorégraphe, que l’on connaît pour être la reine de la lenteur, du souffle et de la perception du corps, nous plonge ici dans une véritable exploration de chacun de ses gestes. Sa pratique du yoga nourrit depuis plus de vingt ans sa recherche chorégraphique, notamment autour de la respiration et des sensations intérieures.
Pendant quarante minutes, Myriam Gourfink et France Cartigny avancent avec une lenteur et une précision impressionnantes. Les bras restent levés pendant près d’une heure et les mouvements semblent même parfois imperceptibles. Et forcément, on se pose des questions. Pourquoi faudrait-il toujours aller vite ? Qu’est-ce qui nous empêche de succomber à notre lenteur ? Quel sera le prochain mouvement ?
La musique de Kasper T. Toeplitz, son compagnon artistique de longue date, accompagne cette sensation. Ses sonorités, entre douceur et tension, font parfois penser à des musiques apocalyptiques. Lorsque les deux danseuses évoluent en décalé, cette impression se renforce. L’une semble diriger, l’autre reproduire. Comme si le corps pouvait perdre momentanément le contrôle de lui-même.
Puis, peu à peu, notre regard change. On ne se focalise plus seulement sur notre propre étonnement. On observe leur complicité.
Masse est à l’origine un solo créé et dansé par Myriam Gourfink en 2022. Elle le transmet aujourd’hui à France Cartigny, jeune danseuse issue du CNSMDP et elle-même intéressée par la micro-mobilité et la recherche en danse. Le solo devient donc un duo, et la transmission devient l’un des sujets du spectacle.
Par moments, elles dansent parfaitement alignées. Leurs gestes semblent alors se transmettre directement l’une à l’autre. On pourrait presque voir une mère donner son savoir à sa fille, qui le reproduirait parfaitement. Les regards, les croisements, les mains qui se posent sur le cœur donnent à leur relation une dimension profondément féminine et intime. Leur complicité prend une immense place dans le spectacle.
Et pourtant, cette transmission n’est jamais complètement évidente. Lorsqu’elles se désynchronisent, la relation peut aussi devenir toute autre, une relation de contrôle. L’une dirige, l’autre suit. La lenteur laisse ainsi apparaître plusieurs interprétations, entre admiration, transmission et perte de contrôle.
C’est finalement la performance elle-même qui vient contrebalancer cette impression. Car derrière cette lenteur se cache un contrôle extrêmement précis du corps, des muscles, des gestes, de la vitesse, de la partenaire et même de l’attention du public.
Tout semble maîtrisé. Chaque mouvement va véritablement jusqu’au bout des doigts. Et c’est précisément la lenteur qui nous permet de le voir. Elle nous oblige à observer ce que l’on ne regarderait jamais et nous fait prendre conscience de l’immensité du corps. Un déplacement minuscule, un changement d’équilibre, une tension dans un bras, une infime modification du corps.
On comprend alors quelque chose de la recherche de Gourfink, déjà présente dans des pièces comme Gris, Amas ou Structure Souffle. Elle rend visibles des phénomènes presque imperceptibles et ouvre notre perception du corps. Structure Souffle, par exemple, plaçait déjà le souffle au coeur du mouvement et avait été créée dans un monument patrimonial, la Sainte-Chapelle du château de Vincennes.
Ce n’est donc pas la première fois que Myriam Gourfink fait dialoguer sa danse avec un lieu patrimonial. En 2024, Rêche était présenté au Panthéon, où elle explorait le passage de la rudesse vers l’apaisement.

Et c’est peut-être là que notre esprit finit vraiment par ralentir. Une fois que l’on n’est plus surpris par la lenteur, que l’on ne cherche plus à deviner le prochain geste, le spectacle attire et repose. La danse devient presque méditative.
La salle des Nymphéas joue évidemment un grand rôle dans cet apaisement. Face aux tableaux de Monet, dans une lumière tamisée, assis au sol dans un grand silence, on finit par se laisser porter par les mouvements et les mélodies. L’extrême lenteur et les questionnements se transforment alors en pure douceur et légèreté.
À la fin, Myriam Gourfink et France Cartigny recueillent de longs applaudissements, visiblement émues. Après quarante minutes à nous demander pourquoi elles ne vont pas plus vite, on ressort finalement avec une question bien différente. Pourquoi sommes-nous, nous, toujours obligés de nous précipiter ?
Visuel : © L.B.