Le danseur et chorégraphe brésilien présente sa nouvelle œuvre Baby Teeth à la Comédie de Genève les 12,13 et 15 novembre. Une œuvre très organique, représentant les corps en mouvance des 10 chorégraphes et interprètes dans un espace assez anodin : la bouche. L’artiste nous retrace l’expérience dans la création et l’articulation des physiques pour mettre en place son imaginaire
La collaboration a commencé en octobre 2024, on a fait notre première réunion. On a commencé à discuter et à imaginer le projet, j’avais toujours le désir de faire quelque chose avec des gens qui habitent au Brésil, qui voyagent déjà beaucoup, qui travaillent des deux côtés. Ça s’est très bien passé, c’est une institution énorme donc ça pose toujours plein de questions d’être dans de grosses institutions. Comment on va travailler le corps, comment on négocie les espaces. Les gens ont toujours leur propre histoire avec l’institution en termes de directions techniques, en termes de production. C’est aussi un bâtiment assez nouveau avec beaucoup de mouvement et ces histoires. De mon côté, j’ai vraiment une bonne relation et surtout honnête avec tout le monde.
C’est extrêmement spécifique et différent, ça fait déjà 3 ans que je travaille avec des groupes, avec les gens qui sont déjà dans l’équipe de Baby Teeth. On a fait des étapes et des développements de langage, de pratique ensemble. Quand on est ensemble, on va vraiment se contaminer sur les traductions des pratiques physiques, des pratiques poétiques. Par contre, quand je suis en solo je ne suis jamais vraiment tout seul, ça n’existe pas du tout. Je le suis un peu plus quand je fais des tournées, en termes de production, il y a plus de solitude. Mais en termes de création, il y a toujours les personnes du son, des lumières, de la dramaturgie. Je suis toujours en conversation avec beaucoup d’artistes, qui réfléchissent sur ce que ça veut dire de faire de l’art, faire de la performance, avoir un corps.
Je vois les pièces un peu comme un produit qui sort de ma manière de vivre. Je vis beaucoup avec mes amis, avec mes amours, avec les artistes qui sont occupés par les mêmes questions que je touche avec mon travail. Je n’arrive pas exactement à diviser, mais bien sûr que ça change beaucoup d’être entouré de gens avec des sensibilités différentes, des histoires différentes. Je suis vraiment toujours en conversation. Et du coup je vois les pièces en conséquence des choses qui se déroulent pendant la vie.
Ça apporte différentes sensibilités, ça guide le processus vers des endroits que je ne connais pas. Et je dirais que ce sont des techniques différentes. Si on est occupé par un même imaginaire, un même désir, les techniques sont utiles pour traduire le monde de chacun et comment on travaille ensemble. Si quelqu’un vient d’une tradition de danse différente de la mienne, moi je viens aussi avec la matière du cirque, ce sont des outils qu’on peut partager. Il y a vraiment la notion de transmission et de pédagogie, sans être formel, mais on apprend toujours des pratiques et des techniques que les gens ont, qui sont toutes différentes. On pourrait aussi avoir un langage, pendant la création et pour la pièce, qu’est-ce qu’on peut faire pour avoir quelque chose en commun, d’avoir un univers que l’on peut imaginer ensemble, qu’on peut rêver.
Il y a beaucoup de différences sur la manière de produire des choses, la manière de faire la logistique, la manière d’être dans une institution. Et ça, je pense que ça donne aussi des conséquences esthétiques, il y a des personnes par exemple dans la pièce Baby Teeth qui travaillent beaucoup avec la notion de ne produire qu’avec ce qu’ils ont. C’est une technique qui n’existe pas dans les endroits que l’on voit en Europe. Je ne pense pas que la danse ait un côté neutre ou un côté universel, je pense qu’il y a des questions qui sont toujours partagées, des questionnements sur ce que l’on va amener à l’objet artistique. Et les corps dansent aussi très différemment parce qu’il y a tout un objet culturel.
Je pense que je suis beaucoup occupé avec des pratiques qui pourraient amener le corps en état physique, qui aussi considèrent les émotions en manifestations physiques. Je travaille avec les écoutes des mots, comment se retrouver dans un état physique et mental de tremblement. On travaille également avec les fantômes, avoir un corps qui est habité, qui se possède et se dépossède en même temps. Je suis aussi assez formel parfois avec les formes, si on danse comme on prie. On se rapproche des oracles, avec des couleurs, un type de musique, un type de rythme. J’utilise aussi cette formalité qui est en relation avec quelque chose d’encore plus magique, ce n’est pas formel dans une première compréhension, ça se manifeste sur la forme. C’est un peu mystérieux et je pense que le vocabulaire change un peu d’une pièce à l’autre.
On utilise beaucoup de toucher, de proximité, parfois pas sur les plateaux mais énormément dans le processus de création. Je pense que la proximité des corps, ça mène à la transmission, l’apprentissage. Comment les corps sont différents ou similaires. Du coup on se touche beaucoup, dans des zones qu’on n’arrive pas à toucher tout seul : la colonne, des pratiques sur le dos. Il y a quelque chose qui se répète sur des pratiques qui amènent à des états physiques et émotionnels et qui pourraient peut-être ouvrir un imaginaire collectif quand on est en performance avec le public, quand on essaye d’activer ces images.
Parce que c’est le corps, (rires), c’est un peu ce qui me fascine avec l’espace intime où on ouvre aussi notre bouche pour le monde extérieur, cette image de quelque chose d’intime mais aussi de très exposé. C’est la partie du corps qui commence le processus métabolique qui va nourrir notre corps, comment on survit. Comment on mange le monde et comment le monde nous mange. Et après, l’image de la bouche, c’est cette cavité, mouillée, intime, parfois érotique, parfois violente, parfois qui crie, parfois qui pleure. Les dents, ce sont aussi les seuls endroits de notre corps qui sont exposés au monde extérieur, ça pourrait tomber, ça pourrait changer, se transformer. C’est un indicatif culturel, les gens montrent les dents pour sourire ou pour être en malaise. Un indicatif de classes, quand les gens perdent ou cassent les dents. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles on peut discuter, cet espace assez simple et commun, qui amène énormément d’imagination et de questionnements qu’on partage dans le groupe. Avec Baby Teeth, on va manger ensemble, on va triturer les choses, on va détruire quelque chose dans ce monde pour créer quelque chose d’autre. On est un peu dans cet imaginaire-là, dans cet univers, cette poésie, qui a des dents, qui rigole, qui fait des blagues, qui fait la fête, qui danse, qui prie, qui pleure.
Effectivement, c’est une réflexion qui a commencé sur la question du langage, comment on parle, comment on articule notre langue, notre voix, comment on traduit tout le temps, comment on n’y arrive pas, comment on persiste. Le langage qui n’existe pas sans corps, sans culture, sans relaxation. C’est aussi intéressant de blaguer sur les problèmes de langage, comment on écoute et comment on ne s’écoute pas aussi, qu’est-ce que c’est l’écoute en conversation. Et oui, il y a beaucoup de manières de communiquer qui ne viennent pas du langage, qui ne reposent pas sur l’utilisation des mots.
Baby Teeth à la Comédie de Genève du 12 au 15 novembre
Visuel : ©Baby Teeth // Teaser