Dans le cadre du festival Jazz’N’Klezmer, auquel Laurence Haziza donne vie chaque année, nous avons eu le plaisir d’assister au concert du clarinettiste Gilad Harel et de l’accordéoniste Iliya Magalnyk. Leur album KlezmAir en constituait le fil conducteur. La synagogue Copernic a conféré à cette superbe prestation une atmosphère à la fois solennelle et intime.
Gilad Harel maîtrise le français autant que l’hébreu, sa langue maternelle. Ses études au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris lui ont donné un ancrage qui favorise la proximité avec le public parisien. Élève en clarinette classique en Israël dès l’âge de sept ans, il voit ses parents compléter sa formation : sa mère l’initie au klezmer, notamment à travers Giora Feidman, tandis que son père lui fait découvrir le jazz avec Benny Goodman. Plutôt que de choisir entre ces trois univers, il décide de les faire dialoguer.
C’est toutefois à la Juilliard School de New York qu’il poursuit sa formation et se confronte à la création musicale contemporaine. Il travaille avec des compositeurs majeurs de cette scène, parmi lesquels Elliott Carter, John Zorn et Milton Babbitt, et participe ainsi à plus de 100 créations mondiales.

Autre élément remarquable : il ne se cantonne pas à la scène classique. Il a notamment collaboré avec le mandoliniste Avi Avital, le pianiste David Greilsammer, la chanteuse Ute Lemper et le trompettiste Frank London. Il semble habiter les frontières plutôt que les considérer comme des barrières.
Sa rencontre avec Iliya Magalnyk en est une nouvelle illustration.
Face à la clarinette de Gilad, l’accordéon d’Iliya n’est pas un simple instrument d’accompagnement. Né en Moldavie et installé en Israël depuis 1990, compositeur, arrangeur et fondateur de son propre ensemble klezmer, Magalnyk possède un parcours nourri de multiples traditions. Son jeu témoigne de cette ouverture : tantôt soutien harmonique, tantôt voix mélodique à part entière, son accordéon affirme sa personnalité et donne au dialogue une liberté remarquable.

« Nous ne pensons pas aux genres lorsque nous jouons. Nous racontons simplement une histoire, et c’est au public de décider dans quel style elle résonne. » Iliya Magalmyk, dans un entretien publié par Haifa News le 10 mars 2025.
Construite en 1924 par l’architecte Marcel Lemarié dans le style Art déco, la synagogue de la rue Copernic accueille l’Union libérale israélite. Par sa symbolique autant que par son acoustique, le lieu se prête parfaitement à un tel événement.
Gilad et Iliya s’installent et entament « Volekh Capecelul », un morceau traditionnel adapté par Harel qui ouvre aussi leur album. D’emblée, on est saisi par le jeu de clarinette : élégant, posé, précis, empreint d’une certaine sobriété. Pas de renversement de buste ni de grimace excessive; seulement la maîtrise d’un son qui résonne puissamment dans cette enceinte, à rebours de l’image parfois exubérante que l’on associe au klezmer. Le public est subjugué et le fait savoir avec enthousiasme.
Gilad prend le micro et, dans un français parfait, nous rappelle l’origine du terme « Klezmer ». Nous comprenons alors qu’il ne nous a pas simplement conviés à un concert, mais à une promenade, à travers son parcours musical, parmi les époques et les lieux qui ont contribué à maintenir cette musique si vivante aujourd’hui.
L’expression klei zemer (כלי זמר) signifie littéralement « instruments de musique ». En yiddish, le terme devient Klezmer et désigne progressivement le musicien instrumental juif, puis plus particulièrement le musicien professionnel itinérant des communautés ashkénazes d’Europe centrale et orientale. Ce n’est que bien plus tard, notamment avec le renouveau musical américain des années 1970, que le mot s’impose pour désigner le genre musical lui-même.

Le concert est ainsi jalonné de références artistiques, autant de figures qui ont contribué, chacune à leur manière, à la vitalité et à l’évolution de cette musique.
« One For Moishele » rend hommage au travail de Moishe Beregovsky, ethnomusicologue qui a collecté et documenté les musiques juives d’Europe orientale. Grâce à son travail, Harel et Magalnyk les réinterprètent aujourd’hui en les faisant dialoguer avec d’autres cultures musicales. Plusieurs générations de passeurs montrent que le klezmer n’est pas une musique tournée vers le passé. C’est une musique qui emporte son histoire avec elle.
Tarras est l’homme qui a fait entrer le klezmer dans l’Amérique moderne. Leur interprétation de « Der Cholum fun Yid », dont la composition lui est attribuée, renouvelle la version de 1955. Gilad Harel évoque le rêve de Dave Tarras, où se croisent Sidney Bechet, Louis Armstrong, puis Miles Davis. Toute une histoire du jazz américain vient ainsi peupler l’imaginaire d’un grand musicien klezmer. Le rêve devient musique, les frontières s’effacent et la clarinette retrouve ce territoire de liberté où le klezmer et le jazz peuvent se reconnaître. Avec aisance et un son chaleureux, Gilad semble même dépasser le maître.
On ressent l’aisance des deux musiciens dès que le swing s’impose, toujours avec la même élégance, soulignée par la gestuelle tout en retenue de Gilad.
Mais c’est avec la « Gnossienne n° 1 » d’Erik Satie que le duo propose un véritable exercice de métamorphose musicale. D’abord respectueusement fidèle à l’épure de Satie, la clarinette de Gilad Harel et l’accordéon d’Iliya Magalnyk déplacent progressivement les lignes. Le rythme s’anime, les ornementations investissent la mélodie et les inflexions gagnent en liberté. Sans jamais rompre brutalement avec l’œuvre originale, les deux musiciens la conduisent vers les territoires du klezmer. Satie n’est pas trahi : il est invité à danser. Un sommet du concert.
Dans « Bessarabian Autumn », tandis qu’Iliya Magalnyk prend les devants à l’accordéon, Gilad Harel délaisse sa clarinette habituelle pour explorer les profondeurs de la clarinette basse. Son instrument prend alors presque la place d’une contrebasse, assurant l’assise rythmique et harmonique du morceau. Une manière discrète, mais remarquable, de mettre son partenaire en valeur. L’élégance de Harel réside aussi dans cette capacité à ne jamais occuper plus de place que nécessaire.
Après un tango et une polka, le voyage s’achève, à regret, avec « Sous les ponts de Paris » de Scotto et Rodor. Naturellement, toute la salle se met à chanter à l’unisson pour accompagner les musiciens. Une fusion particulièrement émouvante.
Au moment de quitter la synagogue, on garde en mémoire bien davantage qu’un beau concert. Gilad Harel et Iliya Magalnyk nous ont rappelé que le klezmer est une musique de circulation et de métamorphose : elle traverse les époques, accueille d’autres langages, se nourrit de rencontres et ne cesse de raconter de nouvelles histoires. Et lorsque toute la salle reprend « Sous les ponts de Paris », cette musique venue d’ailleurs devient, le temps d’un refrain, pleinement la nôtre.
C’est précisément cette ouverture que cultive le festival Jazz’N’Klezmer, dont la 24e édition se poursuit jusqu’au 16 novembre. La programmation fait se rencontrer des univers aussi différents que le jazz de chambre de Mayu Shviro et Yonathan Avishai, ou les explorations judéo-portugaises et indiennes de Julien Grassen Barbe avec ¡Adios Toledo! Elle réserve également une place aux retrouvailles avec les Klezmatics, qui célèbrent leurs quarante ans, ainsi qu’à une expérience singulière : le concert dessiné de Joann Sfar et des Luftmenschen. Autant de propositions qui rappellent que le klezmer n’est pas un patrimoine figé, mais une matière vivante, toujours prête à se réinventer. Et c’est peut-être là le plus beau fil conducteur de cette soirée et de ce festival : faire de la musique un lieu de rencontre, où les histoires et les cultures se répondent.
Photos : YB
Remerciements : Laurence Haziza
Le programme du festival Jazz’N’Klezmer est ici
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