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Danser sans avancer, « Un corps à soi », un film de Marine Relinger à la Collection Lambert d’Avignon

par Beatrice Lapadat
04.08.2026

Un corps empêché reprenant ses droits en tant que corps habité par la danse : dans le film Un corps à soi, signé par Marine Relinger et projeté à la Collection Lambert en juillet après une Première au FIDMarseille, la caméra suit le rythme d’Élise Argaud. Ses ressentis physiques et ses réflexions sociales sont ainsi fidèlement transposés.

« Comprendre plutôt que corriger »

 

Face à la caméra, Élise Argaud ne s’esquive pas et ne s’excuse pas. Voix délicate, mesurée, regard sobre et frontal. Présentée, lors des premiers instants du documentaire de Marine Relinger, en compagnie du chorégraphe-interprète Éric Minh Cuong Castaing en plein déroulement d’une séance de mouvement, la danseuse atteinte de Parkinson cherche les gestes et les mots justes pour partager son récit. Exigeante et minutieuse, elle passe quelques bonnes minutes avant de trouver la formulation la plus juste dictée à la cinéaste qui transcrit ses paroles : « Je tire de mon intériorité l’impulsion à bouger. » Une pulsion que certain.e.s ont pu voir en action – et en lenteur – dans le spectacle Forme(s) de vie d’Éric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal et Marine Relinger, produit par la cie Shonen.

 

Si son état physique lui impose un accompagnement sur mesure pour accomplir des tâches quotidiennes, Élise défend avec vigueur le territoire intouchable qui est toujours le sien : la réflexion autour de ses propres ressentis et une manière spécifique de les disséminer à travers une parole non-altérée par les interventions d’autrui. Tour à tour assistée par différent.e.s responsables de soins qui essaient, chacun.e à sa façon, d’améliorer son quotidien, Élise Argaud se soustrait à son rôle restrictif de « patiente » en besoin de remède et dit préférer « comprendre plutôt que corriger. » Comprendre comment le mouvement fait chemin dans son corps inévitablement confronté à ses limites, comprendre comment cohabiter avec ce qui est catalogué comme « empêchement » par des individus dont les vies et les professions se déploient dans un monde fait pour les personnes valides. Acceptant avec une certaine sérénité et beaucoup d’acuité le triptyque « lenteur, raideur, asymétrie » qui a radicalement modifié son corps, la danseuse considère que les nombreuses procédures médicales qui lui sont assignées sont plutôt une manière de « déposséder le patient de son histoire » et une forme d’infantilisation.

 

Contempler un monde en mouvement depuis sa lenteur

 

Parfois, elle contemple le monde en mouvement depuis une chaise roulante. Parfois, elle joue et marche allégrement avec son fils pré-adolescent, à travers des codes qui ressemblent à une danse et qu’ils ont dû fixer avec le temps et à leur façon. Parfois, elle se contente d’avoir vaincu sa peur face à la traversée du seuil de la salle de bain, accompagnée par une soignante qui lui montre beaucoup de gentillesse et de bienveillance. Mais souvent, elle est aussi assujettie aux « méandres de l’administration » qui l’empêchent de bénéficier, dans les conditions les plus convenables, de ce qu’elle estime être sa meilleure thérapie pour elle. « Sortie des radars de la médecine traditionnelle », Élise dit ne pas avoir « envie de combattre ». Ce qui pourrait apparaître comme une résignation, voire une capitulation face à la maladie, s’avère être quelque chose de beaucoup plus complexe et intrigant pour celleux qui l’écoutent. Il s’agit ici d’un véritable acte d’appropriation de la maladie et de toutes les transformations qu’elle déclenche dans son corps.

 

Encore plus paradoxal à travers les verres des schémas validistes, Élise ne nie pas le « problème » et ne prétend pas être parfaitement bien telle qu’elle est. Sa plaidoirie va, en revanche, dans le sens d’une acceptation partielle de la douleur que les observateurices extérieur.e.s cherchent à « éradiquer à tout prix ». Il importe donc de souligner que sa tentative de contourner le système médical – dans toute la complexité sous laquelle il peut se dévoiler face à une personne touchée par une maladie neurodégénérative – ne consiste pas en un déni de sa nécessité de se faire accompagner et de recevoir de l’aide. En rejetant une approche purement clinique-administrative de son cas, la danseuse insiste, non sans un sous-entendu célébratoire, qu’elle peut danser « sans avancer », en guise de réponse à un cadre social lui renvoyant qu’il faut « avancer dans la vie ». Portée, dans les gestes du quotidien, dans sa manière de vivre le mouvement et de le traduire en paroles, par le plaisir d’une lenteur qui amplifie le « côté contemplatif » de l’existence, Élise se projette en sujet autonome et épanoui. En même temps, elle endosse aussi la casquette d’une citoyenne contestant ce qui lui est proposé dans un système médical qui, malgré ses défaillances, pourrait être tellement enviable par des sujets issus d’autres systèmes que celui français.

 

Au rythme de l’autre

 

La lenteur, le rythme du corps de la protagoniste, devient une vraie méthode de travail pour Marine Relinger, qui signe la réalisation, l’image et le son de son premier long-métrage. Sans envahir l’espace, mais sans faire semblant non plus que tout se passe comme si elle n’était pas là, la caméra lui permet de se présenter et de se construire à sa manière en tant que corps concerné par le regard cinématographique. Entre intime et social, se tissent des réseaux de communication et de lien humain imprévisibles, comme l’échange hilarant avec un résident d’une institution médicale qui cible, lui aussi, à travers les outils de l’humour, la parole toute-puissante d’un médecin pas très habile en matière de communication. Mais on voit s’y fabriquer aussi les limites qu’Élise Argaud pose entre elle et le monde extérieur, car si elle se montre volontaire à être filmée, suivie et exposée, elle ne prétend pas vouloir tout expliquer et éclairer afin de se sentir plus légitime dans sa démarche de refus des traitements proposés. Par ailleurs, la démarche ne va jamais dans le sens d’une archéologie médicale au bout de laquelle on comprendrait mieux la maladie en question et les procédures administratives qu’elle entraîne.

 

En toute lenteur et liberté, Élise Argaud danse et avance, dans une tentative jubilatoire de s’approprier son corps empêché comme corps émancipateur. Loin des cabinets médicaux et des investigations sans fin, il reste la trace des pas dansés par Elise que l’on entend sur le sol à la fin du documentaire. Signe que le combat pour avoir « un corps à soi » ne demande que cela : un corps et beaucoup de détermination pour le défendre et le mettre à l’abri de la violence de la dépossession.

 

Visuel: © Les Films d’Ici

Vu le 14 juillet à la Collection Lambert, Avignon, dans le cadre de la projection-rencontre Un corps à soi, un film de Marine Relinger

Informations ici

La prochaine projection du film est prévue à Paris, le 21 octobre 2026 à 19h30, aux Ateliers Varan (sur inscription).