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« Ch’ttahh » de Bilal El-Had danse la mémoire et la masculinité

par Camille Zingraff
02.11.2026
Bilal El Had – Ch’ttahh 3 ©Mariana Machado

À travers le chaabi, danse populaire marocaine, l’artiste Bilal El-Had convoque une mémoire familiale et collective, où les gestes et les traditions se font matière à danser. Avec Ch’ttahh, « danseur », il explore les liens entre héritage culturel et construction de soi, entre puissance physique et vulnérabilité intime. La performance présentée à l’Arsenic de Lausanne, ouvre ainsi une réflexion sensible sur les représentations de la masculinité et les normes de genre.

Sobriété et puissance

Le public est installé aux abords du plateau blanc, discrètement habillé d’une scénographie composée de rideaux orangés, encore fermés. Au fond, un tissu blanc fait office d’écran. L’artiste est assis sur un tabouret. À sa gauche, au sol, une vieille radio dont les grésillements initient la performance.

 

Courbé, mais solidement ancré dans ses appuis, le danseur scrute le sol, alternant entre des regards qui semblent d’abord chercher quelque chose et des œillades complices adressées au public. Il paraît sonder la matière, qu’il explore bientôt de ses pieds nus, en la palpant. Soudain, il frappe le sol de la plante du pied, avant de regarder à nouveau vers l’assemblée.

 

Et il recommence, encore et encore. La plante du pied rencontre la matière, la teste, la frotte, mais surtout la heurte, à plat, sans jamais privilégier le talon ou les orteils. Le geste impose un rythme et produit une sonorité pleine. Peu à peu, Bilal El-Had avance et s’anime. Le jeu de lumières, installé au-dessus de lui, démultiplie son ombre et peuple le plateau de présences qui dansent à ses côtés, répondent à son appel, lui font écho et l’accompagnent.

Bilal El Had – Ch’ttahh 2 ©Mariana Machado

 

Déplacer la masculinité

Le rythme s’enchaîne, s’emballe, et le danseur ne cesse de danser, faisant de son corps à la fois le lieu de la chorégraphie et un véritable instrument. Ses mouvements, portés par la musique, réinvestissent le plateau du chaabi, cette danse populaire marocaine. Des épaules qui ondulent aux mouvements des hanches, en passant surtout par les pieds qui scandent le rythme et prolongent la bande sonore, le corps traverse et habite le plateau avec puissance.

 

Les mouvements du danseur sont hypnotisants, tout autant que son énergie, qui ne cesse de se décupler et de nous emporter avec lui. La transpiration imbibe ses vêtements. Son tee-shirt, d’abord rentré dans son pantalon, se transforme en djellaba lorsque la ceinture est retirée, prolongeant elle aussi les mouvements du corps.

 

Au-delà de sa puissance physique, la danse de Bilal El-Had semble déplacer les représentations conventionnelles de la masculinité. Les mouvements circulaires des épaules et des hanches, la sensualité du geste, les sourires adressés au public et le lâcher-prise du corps font coexister force, expressivité et vulnérabilité.

Bilal El Had – Ch’ttahh photo de couverture © Njaheut Valler

 

Danser la mémoire, ouvrir l’intimité

Alors que la danse se poursuit, tourbillonnante, chargée d’émotions et d’agitation, le rythme s’apaise. Une projection apparaît en arrière-plan : un petit chien nous entraîne dans ses déambulations à travers la ville, au ras du sol, parmi les chaussures qui défilent. Les images se déploient sur le voile vaporeux qui ferme le fond de scène.

 

Véritable ouverture sur son intimité, la performance chorégraphique oscille entre quelques pas retenus et un lâcher-prise total, jusqu’à une forme de vulnérabilité. Cette intimité est accentuée par la projection visuelle, mais aussi par la bande sonore, qui donne à entendre une conversation quotidienne dans la cuisine avec sa mère.

 

Bilal El-Had nous ouvre ainsi les portes de son univers personnel, tout en faisant émerger une dimension collective. Il convoque des éléments culturels marocains, le chaabi, les danses, mais aussi une recette de poulet transmise par sa mère, qui deviennent autant de lieux de partage et de rassemblement.

 

 

Ainsi, avec Ch’ttahh, l’artiste ne cesse de nous inviter à la danse, tant par ses regards souriants que par ses mouvements ronds, pleins et précis. Si le récit semble parfois se perdre et se brouiller au milieu des différents éléments dramaturgiques, le spectacle demeure d’une immense sensibilité. La puissance du corps dansant côtoie une intimité touchante, faisant de cette performance une invitation à la rencontre, à la mémoire familiale et historique et au partage.

Bilal El Had – Ch’ttahh 3©Mariana Machado

visuel : ©Mariana Machado

 

En tournée :

  • ALKANTARA FESTIVAL LISBON (PT)
  • ALKANTARA FESTIVAL LISBON (PT)
  • ALKANTARA FESTIVAL LISBON (PT)
  • DÉRIVE CASABLANCAISE (MA)
  • KAAITHEATER & HALLES DE SCHAERBEEK
  • KAAITHEATER & HALLES DE SCHAERBEEK
  • CONCERTGEBOUW – BRUGGE
  • VIERNULVIER