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Avec « Back/Bridge », Habibitch danse, affiche et interroge le continuum colonial

par Camille Zingraff
30.10.2026
BB3 © Marion Fiault

Artiste, activiste, queer, décoloniale et féministe, née en Algérie et basée à Paris, Habibitch revient, après sa conférence gesticulée et son livre Décoloniser le dancefloor, avec Back/Bridge. Ce spectacle, en sortie de résidence à l’Arsenic de Lausanne, renvoie à toute l’histoire coloniale française, à ce continuum de violences coloniales et racistes entre passé et présent, dans une performance icono-chorégraphique puissante et nécessaire. 

Un corps traversé par les mots, incarnant les maux

Installée dans les gradins lorsque le public arrive, Habibitch commence le spectacle à voix haute. L’artiste scande des phrases racistes dites par des politiques : « ajoutez à cela le bruit et l’odeur », « nettoyer au karcher », « j’ai acheté une maison de campagne pour permettre à mes enfants (…) de voir des vaches, au lieu des Arabes ». Au fur et à mesure de ces phrases, le corps s’anime. Exprimant parfois des mimiques, parfois le dégoût comme une nécessité de sortir du corps. 

 

Au plateau : un écran blanc géant en fond de scène suffit à la scénographie. Descendant des gradins, Habibitch habillée de blanc, tourne, avec force, toujours en répétant avec force ces phrases racistes. Et tout d’un coup, des images sont projetées sur le mur derrière elle, et ne s’arrêteront pas de tout le spectacle. Les iconographies, dansent avec horreur, au rythme d’une bande son alternant entre Booba et Mozart, en passant par de la musique traditionnelle algérienne.

 

 

Un vomissement d’iconographies coloniales et racistes

Ce spectacle icono-chorégraphique démontre, prouve, rappelle, dévoile des siècles de colonialisme et de racisme décomplexés. En images, en archives – « car les archives ne mentent jamais » – la France, ses politiques, son racisme et son colonialisme systémiques sont affichés. Colère, rage, honte, tristesse et douleur traversent la salle qui, cette fois, n’a d’autres choix que de voir, et de faire face à un passé, et un présent, communs de colonialisme. 

 

C’est une retranscription historique qui défile devant nos yeux : des couvertures de manuels scolaires coloniaux « Almanach du petit colon », des photos de femmes abusées, utilisées, exotisées et agressées, entourées d’hommes blancs, attoucheurs et souriants à la caméra, archives de la guerre d’Algérie, de ses tortures, de ses viols. Affiches de journaux criant à l’islamisation de la société, à l’islamo-gauchisme, à la nécessité de dévoiler les femmes voilées pour les libérer, « N’êtes vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous » – qui n’est pas sans nous faire penser à l’action de « dévoilement » de Némesis en mai 2026. 

BB6 © Marion Fiault

 

Faire le pont, faire mémoire

De son corps, de son être et de son identité, l’artiste fait le pont : entre les générations, entre les pays, entre les temporalités comme elle le dit dans son ouvrage Décoloniser le dancefloor : « Je suis le pont céleste qui traverse la Méditerranée, de l’Algérie à la France, le pont culturel entre l’arabité et la queerness, le pont mémoriel de mes ancêtres enfumé·es par certain·es des vôtres, le pont identitaire entre antifascisme et flamboyance. ». 

 

Et dans Back/Bridge, le pont qu’elle crée est majoritairement entre passé et présent, et montre avec puissance et violence cette continuité coloniale, allant des affiches historiques, à celles plus récentes, témoignant des violences policières. Le pont duquel ont été jetés des Algériens le 17 octobre 1961, les pancartes de manifestations rappelant les morts de Zyed, Bouna, Adama ou encore Nahel, alors même qu’un attentat raciste a été commis le 23 octobre 2026 et a conduit à la mort de Pengo Bossio Wangi. 

 

Tandis que son corps retranscrit des mouvements de défilés militaires, que le corps semble vomir et rejeter ces mimiques, il se retrouve aussi au sol, à genoux et épuisé. 

BB4 © Marion Fiault

 

Danser pour faire mouvement, pour faire bouger les lignes

Durant tout le spectacle, Habibitch danse, elle se meut et reproduit les gestes de ces femmes forcées à poser, à se dévoiler, à ouvrir les jambes et retraduit les violences dans une chorégraphie corporelle aussi rigide que libératrice. L’artiste répète et dépasse ces corps opprimés et forcés, en les remplissant de sa vie, et de sa lutte. La chorégraphie poursuit et dépasse les images projetées, les deux se perdant l’un dans l’autre. 

 

Au milieu du spectacle, Habibitch prend la parole, debout, face à l’audience. Ses mots, pleins de flamboyance résonnent dans la salle et témoignent, de son rapport à son arabité, à cette ambivalence entre amour de son nez et parfois, regret de la bosse kabyle. L’artiste offre une prose sublime, qui s’adresse au public, mais aussi à elle-même, parlant de son amour pour ses proches, pour les ventres qui dansent, pour la nourriture qui remplit, caresse et soigne tous les maux. Et puis ce dos s’incarne, se dévoile lorsque l’artiste danse, dos à nous. Nous présentant ce dos tatoué, qui porte, représente ce passé et témoigne du présent. 

 

 

Et le spectacle se transforme, les images représentent désormais des images de manifestations, de livres à lire, de dénonciation de l’antisémitisme, et surtout de demande de libération de la  Palestine, du Soudan, et de tous les peuples opprimés, et cette fois-ci, Habibitch rejoint le public en s’asseyant devant lui, face à l’écran.

Plus qu’un spectacle, c’est un véritable cri politique qu’est Back/Bridge, qui a grandement mérité sa standing ovation : la chorégraphie entre mouvements documentaires, libérateurs, témoins et acteurs, appuyée par une iconographie qui aurait pu être étouffante, mais qui ici s’avère nécessaire, offrent un spectacle d’une grande qualité, et à qui on souhaite d’être programmé, vu et entendu.

Back/Bridge est un cri politique, et la salle lui a offert une standing ovation amplement méritée. La force de la performance tient à l’équilibre entre une iconographie nécessaire, qui rythme sans étouffer la danse et la musique, et un corps qui la traverse, tour à tour documentaire et libérateur. On aimerait que cette performance puisse-t-être largement programmée et vu par toustes.

BB5 © Marion Fiault

visuel : Marion Fiault

 

Back/Bridge du 9 au 13 décembre à l’Arsenic de Lausanne.  Informations sur le compte de Habibitch.

Décoloniser le dancefloor, en librairies et sur le site des éditions les liens qui libèrent.