Ni la tempête Austen, ni les températures glacées, ni le couvre-feu n’ont empêché le désormais grand rendez-vous performatif parisien de se tenir, comme chaque année au Centre Wallonie-Bruxelles sous la houlette de Caterina Zevolla. Au programme de cette édition raccourcie de 12 H à 21 H, 28 propositions dans 8 espaces, dont souvent 2 ou 3 en même temps. Alors s’il y a un grand vent, c’est bien que la diversité de cet art, plus vivant que jamais, souffle fort.
Par Louna et Amélie
En début d’après-midi, nous avons fait le choix de nous lover au chaud dans les fauteuils confortables de la salle de spectacle du « Vaisseau ». Nous commençons cette édition par un genre très classique dans l’art performatif, celui de l’obsession répétitive. Claude Cattelain se place sévèrement de profil, à sa gauche se trouve un tas de briques, qu’il va une par une empiler devant lui afin de reproduire la forme de son corps. Pendant 30 minutes, il reproduit le même geste, celui de se pencher tout en maintenant sa pile en équilibre, pour attraper le bloc suivant. L’artiste est face à son mur, toujours, en ce moment, de façon très claire. L’artiste se demande aussi quelle trace il peut laisser de façon pérenne. C’est là que cette performance devient intéressante car la structure construite peut tomber à chaque instant comme dans un jeu de Kapla. Le performeur belge nous transmet avec Ghost of Yourself, sa plus grande angoisse : sa disparition.
Sans transition, nous basculons dans le monde des contes avec le duo composé de Mardi Forestier et Georgia Blue. Mardi au texte de Harde et Georgia au clavier. Nous étions déjà dans un état alangui après cette demi-heure à fixer des petites briques s’accumuler l’une après l’autre. Georgia Blue nous accueille à la lumière de deux bougies, en chemise de nuit blanche façon XIXᵉ siècle. Elle chante d’une voix cristalline à la Kate Bush, et nous invite à nous replonger dans l’univers de Pierrot Lunaire bien déprimé car Colombine l’a quitté. Dans la salle, Mardi Forestier, elle aussi en tenue de nuit, prend une voix espiègle pour nous raconter une histoire gentiment érotique où Pierrot fait bien avec ce qu’il a sous la main pour se tendre. Cette lecture musicale avance vers une ode délicieuse au BDSM dans une séquence de fauconnerie des plus explicites. Les chansons écrites par le duo sont toutes écrites avec finesse et le talent de la chanteuse au piano nous scotche.
Avec Songs of Love and Transformation, le duo Futur Immoral, composé de Paola Stella et Konsantinos Rizos, nous propose une vision de l’amour loin des clichés romantiques. En rentrant dans la galerie, on les retrouve d’abord enveloppés dans une sorte de d, les deux interprètes se rapprochent, se regardent, puis se mettent à sauter et à crier. Peu à peu, le jeu s’épuise, mais l’un refuse de lâcher l’autre. L’amour est ici une force politique, capable de créer des mondes et d’échapper aux logiques extractives. Une proposition qui donne corps à cette idée que l’intime, loin d’être coupé du politique, est également un terrain de lutte.
Dans la rue Saint-Martin, changement d’ambiance avec Bloom, de Darius Dolatyari-Dolatdoust, accompagné de Mallaury Scala. Les deux interprètes, parés de costumes qui les font ressembler à des oiseaux, se cherchent, se séduisent et se défient dans une chorégraphie tant imprévisible qu’amusante. Leurs mouvements semblent raconter une histoire dont les règles changent à chaque instant. Alors qu’on croit assister à un mariage, la scène prend un tournant volontairement kitsch : les premières notes d’Edith Piaf retentissent. Les deux oiseaux s’enfuient ensemble, tout sourire. Avec Darius Dolatyari-Dolatdoust, le costume devient un langage à part entière et la rivalité finit par céder la place à la complicité.
Le collectif Public Transport Project nous plonge, avec BASEL 2026, dans un univers familier, celui du travail, où cinq interprètes en tenue de bureau semblent condamnés à coexister sans jamais vraiment se rencontrer. Pendant une heure, chacun vaque à ses occupations, sans un regard ni un sourire pour les autres. L’une se met à twerker ? Personne ne remarque. Trois personnages téléphonent et répètent les mêmes mots, comme un automatisme. Seul un court moment chorégraphique, reproduit presque mécaniquement, semble les relier. À la fin, les cinq personnages se retrouvent autour d’une coupe de champagne, mais la convivialité n’est pas au rendez-vous pour autant. Ils s’en vont, un à un, sans un regard en arrière. Bien qu’elle paraisse absurde, la performance dessine une satire de nos existences professionnelles, où l’on partage un espace sans nécessairement faire société.
Dehors, Ululoszzbbb, de Sabrina Scheidegger avec Rodrigo Toro Madrid, Moira Dalant, Joseph Huyghues Despointes et Vera Ortega Villanueva, nous invite à tendre l’oreille. Cinq personnes jouent avec des récipients en céramique et de l’eau, faisant émerger des sons ressemblant à des murmures et des cris. Puis les gestes s’amplifient, les corps se redressent, l’eau déborde et se répand partout. Ce qui ressemblait d’abord à une expérience sonore presque méditative se transforme en colère collective. Ici, pas besoin de discours : les sons, les mouvements et la matière suffisent à faire surgir une tension. Une performance qui rappelle que le silence n’est jamais tout à fait silencieux.
C’est avec Queer as us – Our story, porté par Frank Lamy, que la journée prend une dimension particulièrement émouvante. Commissaire d’exposition, performer et DJ, l’artiste fait dialoguer chansons queer, poésie et paroles crues, sans chercher à adoucir. Les morceaux traversent les époques et les frontières, racontant des histoires intimes mais aussi des histoires de lutte et de visibilité. Entre la douceur de certains mots et la brutalité d’autres, on alterne entre rire et émotion, sans que rien ne soit forcé. Car ces chansons et ces paroles ne sont pas uniquement des témoignages : elles sont des traces, des voix qui refusent de disparaître et qui rappellent combien l’existence queer reste une affirmation politique.