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Les cérémonies traditionnelles et contemporaines de Brandon Gercara et Maïssane Alibrahimi : deux espaces d’émancipation possibles

par Nathalie Yokel
13.10.2026
Brandon Gercara, Destin Vogoya, Vidéo couleur et son, 13min54s, 2026, co-production La Fondation des Artistes et La Ferme… (2)

Le Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson ouvre son premier cycle d’expositions de la saison avec Brandon Gercara et Maïssane Alibrahimi, deux artistes de la scène française. Deux espaces d’émancipation où dialoguent Maloya, Voguing, et cérémonies nuptiales amazighes. Deux propositions où le corps, dévoilé ou non, est au centre d’une histoire de la domination.

« Nous lé la »

« Nou lé la » martèle Brandon Gercara dans son film « Playback de la pensée kwir ». Mais il ne s’agit pas seulement ici de la petite ritournelle créole que l’on entend tous les jours à La Réunion, en réponse au « Koman i lé ? » avenant et amical…

Non, ce « Nou lé la » a l’épaisseur d’un manifeste, présent à tous les étages de l’exposition que lui consacre le centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson. Chez Brandon Gercara, performeur∙euse, artiste drag, plasticien∙ne, les mots et les expressions prennent une place toute particulière. Cela commence par « Majik Kwir », son recueil de fables qui condense tout son univers, à travers sept personnalités réunionnaises LGBTQIA+ constituant une fresque mythologique et spéculative à l’origine de cette exposition. Une grande étoffe de huit mètres de long, brodée par des artisans malgaches, s’étale sous nos yeux comme une nappe appelant à la convivialité. En réalité, elle reprend cette histoire à travers ses personnages et ses mots inventés, du Kwirdom – espace physique, spirituel et intemporel situé en dehors des dominations -, au Vogoya – rencontre entre le Voguing et le Maloya comme deux cultures d’émancipation. Ce qui pourrait être un simple jeu de mots est non seulement le titre de l’exposition, mais surtout celui du second film, mettant en scène Umbra, personne non-binaire de retour dans sa famille à la Réunion, en plein exercice de réconciliation dansée entre son identité réunionnaise et queer. Et chaque fois que Bloom (Brandon Gercara) apparaît, en forme de créature née du volcan, c’est pour mieux encourager, expliquer, contextualiser en créole, dans un discours critique de la colonisation et des dominations, la possibilité de prendre sa place dans la société réunionnaise, dans la fierté de ses héritages culturels.

« Notre queerité comme notre créolité portent l’héritage de la colonialité »

A travers ce fil rouge du Vogoya, Brandon Gercara rapproche deux pratiques qui n’avaient pas lieu de l’être. Une forme de créolisation ? Lui-même avoue que le Maloya ne lui a pas été véritablement transmis. Mais en s’attachant à son histoire, liée aux populations réduites en esclavage et rempart aux dominations, il forme une passerelle vers le Voguing, culture afro-américaine queer née dans les années 70 comme espace de libération. L’exposition s’appuie également sur la dimension musicale du Maloya à travers quelques détournements et réinterprétation de ses instruments de musique dont un Kayampanel (autre néologisme) qui associe l’instrument à percussion à l’exercice des juges des performances de Voguing, ou sept pikèr en bambou gravés en créole reprenant des maximes d’amour et de réconciliation. En s’attachant à cette part de la culture réunionnaise, l’artiste prend soin de déconstruire par petites touches la dimension exotique et le regard occidental qu’on peut lui apposer. Il sort de la carte postale les fleurs d’hibiscus, les paysages et les costumes : exit l’exotisation. Quant à la spéculation, qui fait partie de son processus et lui a permis de construire son univers fictif, elle devient, grâce à la création, le marchepied d’un engagement politique bien réel. Brando Gercara est à l’origine du programme ReQueer, plateforme de recherche, de sociabilisation, de visibilisation et d’archivage pour les personnes LGBTQIA+, et de la première marche des fiertés de La Réunion. « Nou lé la », dit-il. Et de compléter : « et on ne partira pas ».

Le mariage, rituel chorégraphique genré de Maïssane Alibrahimi

Dans le même temps, le centre d’art présente six propositions de l’artiste franco-marocaine Maïssane Alibrahimi, curatée par Juliette Hage. Abraz – mot pour révélation, exposition, soit une partie du rituel de la cérémonie du mariage au Maroc – nous invite dans un univers très codifié, très genré, et dans une mise en scène de l’espace domestique. On y retrouve une collection de faire-part de mariage, une installation de tables massives où se retrouvent les symboliques de l’offrande et de la fécondité à travers le détournement de dattes et d’œufs, et surtout un travail sur la matière-sucre, au plutôt l’isomalt, notamment dans ces briques qui construisent un espace fermé pour évoquer la séparation des hommes et des femmes. Ce qui pourrait être une exposition plutôt douce et sage nous plonge dans la force et la rigidité des traditions issues des célébrations nuptiales amazighes, et interroge, à travers chaque objet qui est une tentative de subversion, la position critique de la femme.

Destin Vogoya de Brandon Gercara, et Abraz, de Maïssane Alibrahimi : Du 11 octobre 2026 au 24 janvier 2027.

Centre d’art contemporain de La Ferme du Buisson, allée de la ferme, 77186 Noisiel.

Tel : 01 64 62 77 00

Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi et le dimanche de 14h à 19h30.

Entrée libre.

Le 14 novembre à 16h : « In Vogoya pou lo kèr », une performance orchestrée par Brandon Gercara.

 

Visuel : Brandon Gercara, Destin Vogoya, Vidéo couleur et son, 13min54s, 2026, co-production La Fondation des Artistes et La Ferme du Buisson, 2026, courtesy de l’artiste © l’artiste et Adagp – Paris