Dans le cadre de son mois de mai consacré aux « Communs », le Théâtre de la Concorde accueille la création de Myriam Marzouki.
Une grande tablée sur laquelle trônent des fruits et des bouteilles de vin. Des personnages aux prénoms sortis tout droit d’un livre d’histoire médiévale, Marceau et Mahault, des jupes longues et des pantalons en toile. Des remous s’annoncent : il est question de privatiser les prés communaux. Les villageois·es s’accordent sur la nécessité de s’unir contre cette décision qui risque de les réduire à la misère, mais pas sur les moyens. L’une d’elleux effraie quelque peu les autres par son jusqu’au-boutisme. Qu’à cela ne tienne ! Iels écriront tout de même une lettre au seigneur. Mais comment la rédiger ? Où finit la politesse et où commence l’obséquiosité ? Et, surtout, qui pour la porter ? Chacun·e se regarde, gêné·e.
Cette entrée en matière, qui semble s’inspirer du mouvement dit des « enclosures », pose le cadre : il sera question, dans ce Je me souviens de la terre, moins de la planète que de sa propriété. Comment faire de la terre et de l’eau des biens communs si elles n’appartiennent qu’à quelques-un·es ? Et comment maintenir la lutte quand les autorités n’ont aucun scrupule à faire montre d’une violence décomplexée ?
Années 2020. Des jeunes et des moins jeunes sont réuni·es pour protester contre l’édification de châteaux d’eau privés. Iels sont là pour défendre une conception collective de la propriété de la terre, mais certainement pas pour en découdre avec qui que ce soit. Et pourtant, la réalité les rattrape : la police – ou la gendarmerie mobile – tire. L’un d’entre elleux est éborgné. Une, encore jeune, voit sa hanche remplacée par une prothèse. Toustes sont traumatisé·es. Durablement.
La violence n’est pas visible sur scène, mais audible par des cris et des sons divers. Les personnages courent peu, mais témoignent bien plutôt de ce qui leur est arrivé. Ainsi d’une étudiante en médecine, street medic d’un jour, à jamais marquée par les cris des manifestant·es qu’elle est venue secourir. Ces moments de récit alternent avec des moments chantés qui offrent aux acteurices et aux personnages de faire à nouveau société. À d’autres moments, des sons font le lien entre l’épisode médiéval et la période contemporaine, traçant une généalogie des combats pour une propriété collective.
Et pourtant… L’idée de cette hérédité fonctionne et donne une certaine épaisseur à la question des violences policières dans le cadre militant. Néanmoins, le texte est parfois en dessous, péchant par un excès de naïveté qui amoindrit le propos : « Sans doute sont-ils des rêveurs ceux qui n’ont pas encore renoncé. Mais qui ne rêve pas est déjà mort ». Est-ce seulement de rêve qu’il s’agit ici, et non d’une réalité plus concrète, l’accès universel à l’eau et la terre ? De même, les cris prétendant lutter contre la destruction de la « beauté du monde » paraissent bien gentillets, quand il s’agit de permettre à chacun·e de survivre.
Les adages et formules toutes faites parsèment le texte et l’extraient ainsi de tout ancrage dans le réel. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les acteurices elleux-mêmes, à de nombreux moments, semblent chantonner le texte plus que le dire. Il manque de manière générale, dans ce Je me souviens de la terre, une incarnation qui rendrait compte des urgences évoquées par la pièce.
Je me souviens de la terre, texte de Sébastien Potvin, mise en scène de Myriam Marzouki. Au Théâtre de la Concorde jusqu’au 30 mai.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage