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À Elne et Vierzon, le RN s’empare de la culture : déprogrammer, débaptiser et reprendre la main

par Louna Bonnin
28.09.2026
Théâtre Mac-Nab à Vierzon

À Elne, le maire veut débaptiser le cinéma René-Vautier et annonce vouloir éviter les « projections idéologiques ». À Vierzon, le spectacle Amazonia a été retiré de la programmation du théâtre Mac-Nab, une décision présentée comme ayant été prise pour des « raisons politiques ». Deux décisions municipales qui questionnent l’avenir de la politique culturelle locale des élus d’extrême droite.

Deux décisions locales mais une même question

À Elne, dans les Pyrénées-Orientales, le maire Steve Fortel, classé « divers extrême droite » par la préfecture, veut rebaptiser le cinéma René-Vautier « La Bobine illibérienne ». Élu en mars 2026, il explique vouloir donner « un nouvel élan » au cinéma local.

 

À Vierzon, Amazonia, spectacle de la compagnie Grand Angle consacré au monde du travail, devait être joué au Mac-Nab le 1er avril 2027. Le spectacle a depuis disparu de la billetterie du théâtre. Les personnes directement concernées auraient confirmé que la déprogrammation avait été décidée pour des « raisons politiques ». La mairie, elle, n’a pas encore fait apparaître publiquement cette justification sur la page officielle du Mac-Nab.

 

Dans les deux cas, il ne s’agit donc pas seulement de débats abstraits sur la culture. Des élus interviennent directement sur ce que les habitants peuvent voir, sur les artistes auxquels ils ont accès, ou encore sur les symboles présents dans l’espace public.

 

Et forcément, une question se pose. Quelle politique culturelle se dessine lorsque le RN ou des élus classés à l’extrême droite prennent la main sur les outils culturels ?

 

 

À Elne, effacer au nom de la neutralité

René Vautier était un réalisateur et scénariste français, mort en 2015. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, membre du PCF et figure du cinéma anticolonialiste, il s’est notamment engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Son cinéma raconte le colonialisme, la guerre d’Algérie ou encore les luttes sociales.

 

Son nom n’est donc évidemment pas neutre politiquement.

 

Et c’est justement ce que lui reproche Steve Fortel. Le maire explique vouloir « rendre leur neutralité» aux sites municipaux et affirme que René Vautier était un cinéaste engagé aux côtés du FLN.

 

« Si demain je dois retirer d’autres noms de rues ou d’endroits, de personnes qui ont soutenu le FLN, je le ferai », a déclaré le maire. Alors, quelle mémoire la municipalité souhaite-t-elle conserver dans l’espace public ?

 

La fille de René Vautier, Moïra Vautier, n’avait d’ailleurs pas été informée de la décision. Dans un texte adressé aux conseillers municipaux, elle estime que retirer le nom de son père reviendrait à effacer d’un lieu de culture populaire celui d’un résistant et d’un cinéaste dont l’œuvre était justement consacrée à la mémoire et à la liberté de création.

 

Mais ce n’est pas seulement le nom du cinéma qui change. La collaboration avec l’association Cinémaginaire, qui participait à la gestion et à la programmation du lieu, prend également fin. Le cinéma doit désormais fonctionner en régie municipale. L’opposition ne soutient d’ailleurs pas l’argument économique avancé pour justifier cette décision.

 

Et surtout, Steve Fortel annonce vouloir éviter à l’avenir les « projections idéologiques ».

 

On ne parle alors plus uniquement d’un nom inscrit au-dessus d’une salle. On parle de ce qui pourrait y être projeté.

 

 

À Vierzon, une pièce qui devient politique

À Vierzon, le débat se déplace. Amazonia, de la compagnie Grand Angle, est un seul en scène inspiré de faits réels. Le spectacle raconte le combat d’un salarié face au système managérial d’un entrepôt et évoque notamment le licenciement, les conditions de travail et le passage devant le conseil des Prud’hommes. Il devait notamment être présenté à des scolaires.

 

Mais le spectacle a finalement été retiré de la programmation du Mac-Nab. Selon les personnes directement concernées, la décision aurait été prise pour des raisons politiques. Le directeur de cabinet du maire aurait affirmé : « Je ne suis pas contre la liberté de création, mais pas à Vierzon ». Celui-ci a depuis contesté publiquement avoir prononcé cette phrase.

 

Alors qu’est-ce qui dérange dans cette pièce ? Son sujet social ? Sa représentation du monde du travail ? Le fait qu’elle évoque le combat social d’un salarié contre une grande entreprise ?

 

La question est finalement la même qu’à Elne : qui décide de ce qui est politique et idéologique dans une œuvre ?

 

 

Ainsi, quel est le véritable avenir de la politique culturelle du RN ?

Avec ces deux affaires, une chose apparaît : la politique culturelle ne se résume pas à une question de budget.

 

C’est aussi choisir quels artistes sont mis en avant, quels spectacles sont programmés, quelles associations sont soutenues, quels lieux sont gérés par la municipalité, mais aussi quels noms et quelles mémoires sont inscrits dans l’espace public. Et les municipalités sont justement l’endroit où ces choix deviennent très concrets.

 

Depuis les élections municipales de 2026, plusieurs nouvelles municipalités RN ont commencé à modifier leur politique culturelle. Au-delà d’Elne et de Vierzon, Le Monde a notamment relevé des changements concernant les budgets, les festivals, les programmations ou encore les équipements culturels dans plusieurs villes dirigées par le RN.

 

La culture devient alors un terrain politique comme un autre. Mais avec une particularité. Les décisions prises dans une mairie peuvent directement déterminer ce qu’un habitant verra, entendra ou découvrira dans sa propre ville.

 

À Elne, le changement de nom est justifié au nom de la neutralité. À Vierzon, une pièce portant sur le monde du travail disparaît de la programmation. Mais alors, que signifie réellement rendre la culture « neutre » ?

 

Un film sur la colonisation, une pièce sur le travail ou une œuvre sur les discriminations peuvent évidemment porter un regard sur la société. C’est même souvent leur rôle. Mais à partir de quel moment ce regard devient-il « idéologique » ? Et surtout, qui décide où se situe cette limite ?

 

Ces nouvelles arrivent aussi dans un contexte où le festival Actoral, à Marseille, fait face à une suspension de subvention de 90 000 euros. La culture se joue donc aussi dans les financements qui permettent aux lieux et aux événements d’exister.

Visuel : © Théâtre Mac-Nab à Vierzon