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Danser sous surveillance : la loi Ripost contre les free parties, une loi liberticide ?

par Cecilou Aubertin
11.08.2026

Le 21 juillet 2026, le Parlement a définitivement adopté la loi « Ripost », portée par le ministre de l’intérieur Laurent Nunez. Présentée comme une réponse aux phénomènes troublant l’ordre public, le texte durcit la répression contre les rodéos urbains, le protoxyde d’azote, l’usage des stupéfiants… mais aussi contre les free parties. C’est surtout cette dernière disposition qui concentre aujourd’hui les critiques. 

 

 

351 voix pour, 179 contre

 

Sans surprise, ce sont les député·es du socle gouvernemental et celleux du Rassemblement national qui ont voté ensemble, la gauche (LFI, écologistes, socialistes, GDR) votant contre.

 

Pour le gouvernement, il s’agit de mieux lutter contre des rassemblements non déclarés, considérés comme dangereux, coûteux pour les collectivités et difficiles à encadrer. Pour ses opposants, la loi va pourtant bien au-delà de la seule question du maintien de l’ordre. Syndicats de magistrats, défenseurs et défenseuse des droits, avocat·es, associations de réduction des risques et collectifs de free parties dénoncent un texte qui, sous couvert de sécurité, porte atteinte à plusieurs libertés fondamentales.

 

 

 

Une nouvelle étape pour le durcissement sécuritaire

L’été 2026 aura vu défiler, juste avant la trêve parlementaire, une série de textes qui interrogent par leur radicalité et leur vitesse d’adoption. La loi Duplomb, la loi « d’urgence agricole », l’élargissement de la présomption de légitime défense pour les policiers, et maintenant Ripost ; quatre textes votés en quelques semaines, chacun élargissant à sa manière le pouvoir de contrainte de l’État sur les corps, les terres ou les libertés. Passer ces textes sensibles juste avant que l’attention publique ne se disperse sur les congés d’été laisse peu de place au débat contradictoire. 

 

Cette loi Ripost ne surgit pas de nulle part. Elle prolonge un mouvement de durcissement engagé depuis plusieurs années à l’égard des rassemblements festifs libres. En avril 2026, une première proposition de loi portée par la députée Horizons, Laetitia Saint-Paul,  voulait faire d’une participation à une free party un délit. Quelques semaines plus tard, Laurent Nuñez reprend cette orientation dans un texte plus large consacré à l’ordre public, adopté par le Sénat puis définitivement voté par le Parlement le 21 juillet. 

 

Le texte modifie profondément le cadre juridique des rassemblements festifs. Désormais, le seuil de déclaration obligatoire passe de 500 à 250 personnes. Les organisateur·ices encourent jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende ; les participant·es risquent jusqu’à six mois de prison et 7 500 euros d’amende. La confiscation du matériel devient obligatoire et les organisateur·ices pourront être tenu·es de rembourser les frais engagés par les collectivités pour remettre les sites en état. 

 

Pour l’exécutif, l’objectif n’est pas d’interdire une culture musicale, mais de donner davantage de moyens aux préfets et aux forces de l’ordre afin d’empêcher des rassemblements considérés comme dangereux. 

 

Mais au-delà du seul monde des free parties, c’est la philosophie générale du texte qui inquiète de nombreux juristes. 

 

Le texte de la loi Ripost doit encore passer devant le Conseil constitutionnel avant sa promulgation. 

 

 

 

 

Pourquoi parle-t-on d’une loi liberticide ?

 

Dans son avis sur le projet de loi, la Défenseure des droits Claire Hédon rappelle que le législateur doit respecter les principes constitutionnels de clarté, de nécessité et de proportionnalité, et pointe une liste de mesures qu’elle juge attentatoires aux libertés fondamentales. 

 

La défenseure des droits dénonce également la procédure d’extension de l’amende forfaitaire délictuelle qui permet de sanctionner sans passer devant un juge. Cela comporte un risque de discrimination indirecte et porte atteinte à l’individualisation des peines et à la présomption d’innocence. Elle relève aussi que l’obligation de consigner une somme égale au montant de l’amende pour la contester constitue un frein réel pour les personnes précaires. 

 

Sur la pénalisation de la participation à une rave party, l’avis est encore plus net. La Défenseure des droits estime que la peine de six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende prévue pour un simple participant restreint la liberté d’aller et venir et la liberté de réunion et qu’elle est disproportionnée au regard de l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté de réunion pacifique. Elle note d’ailleurs que cette sanction se rapproche de celle prévue pour les organisateur·ices d’une manifestation non déclarée sur la voie publique, ce qui revient en pratique, à traiter un teufeur venu danser comme l’organisateur d’un cortège politique.

 

 

 

 

Une multitude de mesures liberticides : le réquisitoire des magistrats

 

 

Le 22 juin 2026, à l’occasion de l’audition de Laurent Nuñez par la commission des lois, le Syndicat de la magistrature a publié un communiqué très sévère. L’organisation y dénonce un texte hétéroclite portant, selon elle, une multitude de mesures liberticides et répressives motivées avant tout par une logique d’affichage politique. Les magistrats y voient une inversion des priorités, alertant sur l’énergie législative essentiellement consacrée à sanctionner de petits délits plutôt qu’à traiter des enjeux bien plus graves.  

 

« Ce texte permet de mettre en lumière les priorités actuelles du gouvernement : sanctionner les petits délits au service d’une politique répressive d’affichage plutôt que de traiter, notamment, la pédocriminalité. »

 

Le Conseil d’État avait lui aussi mis en garde contre « la multiplication des mesures de police comportant des restrictions significatives de liberté », initialement justifiées par des motifs impérieux d’ordre public, mais ensuite « pérennisées ou progressivement étendues ».

 

 

 

 

Free parties : faire la fête autrement

 

Une free party, ce n’est pas un simple rassemblement de jeunes qui « font du bruit ». C’est une culture à part entière, née au tournant des années 1990 au Royaume-Uni. Les sound systems se sont rapidement installés en France, notamment après l’adoption du Criminal Justice and Public Order Act britannique de 1994. Parmi les groupes les plus légendaires figure le sound system anglais Spiral Tribe, qui a contribué au lancement des tout premiers teknivals en France, notamment celui organisé près de Beauvais en 1993.

 

Depuis, le mouvement s’est ancré durablement dans le paysage, avec une organisation impressionnante : gestion des infirmeries, prévention des violences sexistes et sexuelles, gestion des déchets, entre autres. La clandestinité et les modalités d’organisation font partie de la démarche et de la culture du mouvement. Les free parties ne sont pas illégales en soit, mais se revendiquent libres. Hors, certaines sont soumises à une obligation de déclaration préalable, notamment en fonction du nombre de personnes qu’elles réunissent. Lorsqu’elles ne sont pas déclarées ou sont maintenues malgré une interdiction préfectorale, leur organisation peut alors devenir illégale. Alors que la réglementation vise à mieux encadrer ces événements pour prévenir les risques et protéger leurs participants, elle contribue au contraire de plus en plus à les pousser dans la clandestinité. Il reste donc difficile et risqué de les organiser et d’y participer.

 

Contrairement aux caricatures qui les réduisent à des rassemblements bruyants, les free parties reposent sur une véritable philosophie de l’autogestion, de l’inclusion et de l’importance du bénévolat et de sa reconnaissance. Elles revendiquent une autre manière de faire la fête, loin des logiques consuméristes et marchandes. Beaucoup de collectifs mettent en avant leur rôle de refuge, notamment pour celles et ceux qui ne trouvent pas leur place dans les lieux festifs plus institutionnels. Ici, la musique devient un moyen de créer une collectivité libre et éphémère, au sein de laquelle on peut exister autrement que dans les cadres imposés ailleurs.

 

 

 

 

Une mobilisation qui n’a pas suffi

 

Dès avril, une tribune publiée dans Télérama rassemblait des structures comme Technopol, Tekno Anti Rep, La Kabane, Techno+ ou Conscience Nocturne, dénonçant une criminalisation de la fête libre. Plusieurs collectifs et organisations comme le Tekno Anti Répression se sont mobilisés après le teknival de Bourges au printemps 2026, où une saisie de matériel inédite a eu lieu. 

 

Le 13 juin, des « Manifestives » ont eu lieu dans 27 villes françaises, rassemblant au total environ 66 000 personnes. A Paris, Bordeaux, Rennes ou encore Lyon, les fêtes libres ont été défendues en musique et en communauté. À Paris, le cortège est parti de Stalingrad pour rejoindre Nation en passant par République, derrière une dizaine de camions diffusant techno, trance et électro.

 

Sur les pancartes : 

« Laissez-nous danser », 

« Nos raves sont réalité », 

« Les violeurs en prison, pas les teufeurs ».

 

Nous avons recueilli les paroles d’Anna, 22 ans, membre d’un petit soundsystem en région parisienne qui organise régulièrement des free parties et Lucas, 21 ans, un habitué du mouvement. 

 

« Cette loi, elle va à l’encontre de l’esprit de l’autogestion des mouvements et de leurs capacités. Ça me désole »,

résume Lucas. 

 

 

 

 

« Vous êtes fondamentalement tristes de nous voir si heureux »

 

Ce que vise la loi Ripost, en réalité, dépasse la seule question de l’ordre public. C’est précisément ce que confirment les avis de la Défenseure des droits et du Conseil d’État, qui  soutiennent que la difficulté n’est pas tant le bruit ou les nuisances que le fait que ces espaces échappent structurellement au contrôle de l’État. 

 

« La fête libre leur fait peur car ils ne peuvent pas nous contrôler, ils ne peuvent pas capitaliser dessus et on continuera d’exister qu’importe la répression », dénonce Anna. 

« Jamais ils pourront l’éteindre et comme pour pleins d’autres trucs dans l’histoire, tout continue d’exister. Seulement eux choisissent d’y injecter leur violence. »

 

Le vocabulaire choisi par le gouvernement n’est d’ailleurs pas neutre : parler de « délinquants » pour désigner des organisateur·ices de soirées associatives, c’est déjà construire une figure coupable avant même le procès. L’inverse exact de la présomption d’innocence que la Défenseure des droits invoque dans son avis. Les opposant·es au texte, à gauche notamment, dénoncent un durcissement présenté comme sécuritaire mais dont l’inspiration doit beaucoup, selon elleux, au Rassemblement national.

 

Après avoir évoqué la prise de parole de Bruno Retailleau appelant à regrouper les forces de l’ordre pour « encercler » puis frapper les manifestant·es, Anna affirme : 

 

« Pour mieux contrôler les foules, ça marche toujours mieux de trouver un bouc émissaire, une partie de la population à discriminer. Je pense que Ripost s’inscrit dans cette institutionnalisation des peurs propagées par l’extrême droite, des peurs grandement irrationnelles voire infondées. Elle permet de donner une fausse réponse, une façade, une impression d’agir et de régler des problèmes alors que c’est tout le contraire. Ils instaurent juste encore plus de violence dans la société et un contrôle de masse. »

 

Le paradoxe, souligné à la fois par les associations de réduction des risques et, indirectement, par la Défenseure des droits elle-même, c’est que la répression pourrait produire l’effet inverse de celui recherché. Pousser la fête vers la clandestinité, c’est couper les associations de prévention de l’accès au terrain, dissuader les participant·es d’appeler les secours en cas de problème, et empêcher toute coopération entre organisateur·ices et autorités.

 

« Je pense que la répression ne va pas marcher. Les teufs, ça va continuer. Il y a plein de zones grises. C’est une culture qui ne va pas mourir, mais qui va se transformer ; certes avec beaucoup plus de contraintes et de dangers, mais ça va continuer », poursuit-elle. 

 

« Il y en aura de plus en plus des plus petites, plus loin, ou dans des propriétés privées. » affirme Lucas avec conviction.

 

 

 

 

 

Réprimer les corps, les libertés, la joie

 

« C’est toujours comme ça. On fait croire qu’il y a un danger pour resserrer l’étau sur nos droits, limiter nos libertés, faire croire que c’est une réponse temporaire à un problème, sauf qu’ensuite on ne les récupère pas ces droits et libertés. »

 

Ce risque que le dispositifs présentés comme provisoires finissent par s’installer durablement dans le droit commun est exactement celui que pointait déjà le Conseil d’État. 

La loi Mariani, votée en 2002, constituait une première étape de ce durcissement en imposant la déclaration des rassemblements festifs à caractère musical. Depuis, les saisies de matériel, les pressions et les arrestations préventives n’ont cessé de se multiplier.

 

« C’est le chat et la souris entre les keufs et les teufeurs. Ça relève du ridicule. Notre mouvement, il va dans le même sens que la désobéissance civile dont parle Henry David Thoreau, ce n’est pas parce que c’est illégal qu’on va s’arrêter. »

 

 

 

Et ailleurs en Europe ?

 

La France n’est pas seule à connaître cette dérive répressive. Le Royaume-Uni fait figure de pionnier. Les rassemblements de plus de dix personnes réunies pour écouter de la « musique répétitive » y sont interdits, et depuis 2020, les organisateur·ices de rassemblements de plus de trente personnes risquent des amendes pouvant atteindre 10 000 livres. En Allemagne, la répression passe par le droit commun (violation de propriété privée, nuisances sonores), avec des peines pouvant aller jusqu’à un an de prison.

 

L’Italie se trouve dans la situation la plus préoccupante. Depuis 2022, sous le gouvernement de Giorgia Meloni, le décret « anti-rave » criminalise les rassemblements non autorisés de plus de 50 personnes, avec des peines pouvant aller jusqu’à six ans de prison et 10 000 euros d’amende.

 

Ce qui distingue la loi Ripost, c’est moins son ampleur chiffrée que le geste symbolique qu’elle pose en France. Désormais, le gouvernement fait de la fête, en dehors de tout cadre organisé, un délit pénal à part entière. 

 

« Même le nom de la loi ‘RIPOST’, comme s’ils se défendaient d’un danger ; l’hypocrisie est monstrueuse, c’est la police qui tue » conclut Anna. 

 

 

 

 

Le dernier mot reviendra au Conseil Constitutionnel

 

Le mouvement attend la saisine du Conseil Constitutionnel dans les prochaines semaines, qui pourrait censurer tout ou une partie du texte. En effet, le Conseil a déjà, par le passé, exigé des préfectures un examen de proportionnalité avant certaines mesures d’expulsion, et sa jurisprudence sur la liberté de réunion et le principe de nécessité des peines est constante. C’est précisément sur ces fondements que la Défenseure des droits, le Conseil d’État et une partie du barreau pénaliste appuient leurs réserves. 

 

 

D’ici là, une seule certitude subsiste du côté des teufeur·euses : 

« Nous continuerons toujours à danser. »

 

Visuels : Cecilou Aubertin