Actualités
Agenda
Dossiers
Auteurs et Autrices
Partenaires
Qui sommes-nous?
Contact

Dans les cortèges, la culture fait aussi la manifestation

par Louna Bonnin
28.10.2026
(Lausanne, le 14 juin 2019)

« Y’en a assez, on descend manifester ». Au-delà des affrontements et des dégradations, les cortèges lycéens et étudiants d’octobre 2026 montrent un lieu de création et de rassemblement. Entre musique, slogans et performance, la culture y sert de langage politique.

Les codes populaires au service de la contestation

En octobre 2026, le mouvement lycéen et étudiant donne à voir une contestation dont les images les plus médiatisées sont souvent celles des affrontements et des dégradations. Mais les cortèges se résument-ils vraiment à ces scènes ?

La mobilisation revêt en réalité une toute autre dimension. Des manifestants de toutes générations, qui expriment leur colère, affirment leur identité et construisent un sentiment collectif par le biais de différentes formes culturelles.

Depuis un mois, on observe des foules, réunies autour de mêmes références, chantant en chœur et renouvelant toujours leur manière de montrer leurs revendications. « L’Histoire nous donnera raison », clament-t-elles entre pancartes détournées, références aux réseaux sociaux et slogans originaux.

« Tasty Crousty antifascisti », « Bismillah, c’est les ténèbres », « La génération 67 fait mai 68 », « Souriez, vous êtes gazés », « Jeunesse en lutte »… Des formules à l’origine humoristiques et populaires prennent aujourd’hui une forte dimension politique.

Même si l’humour ne fait pas disparaître les tensions, il constitue un moyen d’exprimer une colère et faire entrer les codes du quotidien dans l’espace politique. La culture populaire devient alors un langage politique à part entière.

© Mauvaise Compagnie

La musique, cœur des manifestations

Cette créativité ne se limite ni aux nouvelles générations ni aux réseaux sociaux. La musique accompagne depuis longtemps les mouvements sociaux, autant pour rythmer les cortèges que pour porter un message.

Lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2023, le collectif Planète Boum Boum a apporté ses platines à l’intérieur des manifestations. Son ambition ? « Ramener la rave dans les manifs et la manif dans les raves », pour faire se rencontrer la fête et l’engagement politique. Car à l’intérieur de ces cortèges, il y a de la musique, de la danse et de la joie.

Les fanfares et les orchestres militants sont également souvent présents dans les mobilisations. Un slogan y fait par exemple directement référence : “J’ai deux passions : la fanfare, la révolution”. L’Orchestre du Nouveau Monde, lui, s’est fait gazer avant même le début de son concert. Alors qu’il s’est toujours inscrit dans une démarche musicale engagée, il a été contraint de quitter la place de la République.

La musique peut également envoyer un message politique et symbolique de manière plus concrète. Des vidéos, montrant un rassemblement entier chantant l’air de la musique de Star Wars face aux forces de l’ordre, ont mis en lumière une troupe qui refuse d’obéir. La musique issue de l’univers de Hunger Games, qui évoque des rapports de pouvoir, des révoltes ou des résistances, a été jouée à de nombreuses reprises dans les contestations.

À mesure qu’ils avancent dans la rue, les manifestants sont toujours accompagnés par une musique. Et même si cette dernière n’efface pas le conflit, elle permet de les rassembler.

Les corps prennent la parole

La culture militante reprend toutes les formes culturelles : les images, la musique, mais aussi les performances.

En 2019, au Chili, le collectif féministe Las Tesis crée Un violador en tu camino, une performance mêlant chant, chorégraphie et slogans pour dénoncer les violences faites aux femmes et la responsabilité des institutions. Rapidement reprise dans plusieurs pays, elle montre comment un geste artistique peut devenir un outil de protestation.

Dans les mobilisations actuelles, un nouveau phénomène est apparu : les « battles d’aura », des duels humoristiques autour de l’attitude. Impossible également de passer à côté de l’incontournable « Siamo tutti antifascisti », suivi de son silence et des mains de centaines de personnes applaudissant en rythme.

Ainsi, une imitation, un mouvement ou une chorégraphie peuvent devenir un signe de reconnaissance. Et parfois, ils se reproduisent d’un cortège à l’autre, après avoir applaudi le fait de s’être croisés.

Ces pratiques mettent en lumière les évolutions des manières de manifester, qui ne rompent jamais vraiment avec les traditions militantes. Elles associent des formes anciennes aux nouveaux codes issus de la culture Web.

La rue, un espace de création politique

Ces expressions culturelles ne rendent ni les violences ni les dégradations moins réelles. Elles rappellent toutefois qu’une manifestation ne se réduit pas à ses débordements. Elle est aussi un lieu où se fabriquent des références communes, où s’inventent des formes d’expression et où se construisent des solidarités.

La culture ne se contente pas d’accompagner la contestation, elle permet aux manifestants de rendre leurs revendications visibles et de faire circuler leur message au-delà du cortège.

Et ils le crient assez fort, « La rue est à nous ! »

Visuel : © Manifestations juin 2019 à Lausanne