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« Hemingway » au Théâtre du Lucernaire : derrière le colosse, les failles d’un homme

par Maxime Dorian
18.09.2026
Théâtre du Lucernaire à Paris - Critique de la pièce Hemingway.

Écrire, boire et mourir. Trois verbes pour raconter Ernest Hemingway ? Au Lucernaire, Jérôme Paquatte fait mieux que retracer la vie hors norme du prix Nobel de littérature : il fait tomber la légende pour laisser apparaître l’homme. Un homme excessif, rustre, drôle, parfois détestable, souvent bouleversant. Porté par un comédien impressionnant de présence et une mise en scène d’une remarquable fluidité, Hemingway est un seul-en-scène qui donne une furieuse envie de rouvrir ses livres.

Derrière la légende, l’homme

Il y a d’abord l’image.

Ernest Hemingway, c’est le colosse américain. L’écrivain aventurier. Celui qui aime les femmes, l’alcool, la pêche, la chasse, les voyages et les plaisirs de la vie. Celui qui traverse les guerres, fréquente les artistes, vit à Paris et à Cuba et construit, presque autant que ses romans, sa propre légende.

Mais que reste-t-il lorsque l’on gratte le vernis du mythe ?

C’est tout l’intérêt du texte de Pascale Moine-Frémy et de la mise en scène d’Élie Rapp : ne pas simplement aligner les épisodes d’une existence hors norme, mais chercher l’homme derrière l’écrivain.

Et l’homme est infiniment plus complexe que sa légende.

Imposant et rustre de prime abord, Hemingway révèle peu à peu ses ombres et ses délicatesses. Il peut être drôle puis cruel, attachant puis franchement détestable. Il boit, dépense, aime les femmes et se montre parfois odieux avec les journalistes. Mais derrière cette puissance affichée affleurent progressivement les blessures, les doutes et une fragilité que le personnage semble passer sa vie à vouloir dissimuler.

La lumière est forcément accompagnée d’ombre.

Cette phrase pourrait résumer toute la pièce.

Et pour dévoiler ces deux visages d’Hemingway, encore fallait-il trouver un comédien capable de les faire cohabiter.

Jérôme Paquatte ne joue plus Hemingway, il devient Hemingway

Il faut quelques minutes pour s’en rendre compte.

La stature. Le visage. La voix. Le regard.

Jérôme Paquatte possède une présence physique qui évoque par instants le panache d’un Jacques Weber en Cyrano. Mais la ressemblance ne suffirait évidemment pas à faire un personnage.

C’est dans les nuances de son jeu que le comédien impressionne.

Son Hemingway est physique, massif, tendu. Puis, brusquement, quelque chose se fissure. Une douceur apparaît. Une inquiétude traverse le regard. Une pause change complètement la couleur d’une phrase.

Paquatte maîtrise remarquablement ces changements de rythme et de tonalité. Son regard peut devenir cruel avant de retrouver quelques secondes plus tard une étonnante chaleur. Le corps lui-même raconte les contradictions de cet homme qui veut apparaître indestructible alors que tout, intérieurement, semble pouvoir s’effondrer.

La mise en scène d’Élie Rapp accompagne cette incarnation avec intelligence. Sans multiplier les changements de décor, elle nous transporte de Paris à Cuba, de Chicago à Key Largo, des années folles aux guerres traversées par Hemingway. Une attitude, un déplacement, une lumière ou une rupture de rythme suffisent à changer de lieu et d’époque.

Nous ne sommes jamais devant une conférence biographique illustrée.

Jérôme Paquatte voulait d’ailleurs non pas être un narrateur expliquant la vie d’Hemingway, mais « être l’homme en situation ».

C’est exactement ce qui se produit.

Et puis arrive ce moment assez rare au théâtre : on ne regarde plus un acteur interpréter un personnage historique.

On regarde Hemingway.

Au point qu’en sortant, une drôle de question vous traverse : à quoi ressemblait vraiment Ernest Hemingway ?

On connaît évidemment ses photographies. Pourtant, pendant un instant, c’est le visage de Jérôme Paquatte qui s’impose.

Faire oublier l’image d’un personnage aussi célèbre pour lui en substituer une autre : voilà sans doute l’un des plus beaux signes d’une incarnation théâtrale réussie.

Dans la tête d’un écrivain

Mais Hemingway devient peut-être le plus passionnant lorsqu’il cesse de raconter ce que l’écrivain a vécu pour nous montrer comment il écrit.

Hemingway observe.

Il écoute.

Il cherche.

Il parle à ses personnages. Il hésite sur un mot, une situation, la nature d’une lutte. Et sous nos yeux, une histoire commence peu à peu à prendre forme.

Le spectacle nous fait ainsi entrer dans cette partie de la création que le lecteur ne voit jamais : toutes ces heures de recherche, d’hésitation et de travail cachées derrière quelques pages imprimées.

L’homme capable de vivre dans l’excès est aussi celui qui peut s’acharner sur une phrase. Celui qui cherche à condenser son écriture, à supprimer l’adjectif inutile, à trouver la formulation qui frappera juste.

Cette recherche du mot juste peut aller jusqu’à l’obsession. La pièce raconte ainsi qu’Hemingway aurait imaginé 41 fins différentes pour Le Vieil Homme et la Mer.

Qu’importe finalement l’anecdote : elle raconte surtout un homme qui doute, reprend, efface et recommence.

Et soudain, l’aventurier s’efface devant l’artisan.

C’est peut-être là que le spectacle touche le plus juste. Derrière la figure médiatique, les femmes, les verres et les aventures apparaît un homme qui travaille. Un écrivain qui observe le monde pour parvenir ensuite à le restituer.

Impossible alors de ne pas penser à Santiago, le vieux pêcheur du Vieil Homme et la Mer, lancé dans son combat démesuré contre un gigantesque marlin.

Lutter. Tenir. Tomber. Recommencer.

Derrière la simplicité apparente de l’écriture d’Hemingway se cachait une même obstination.

Derrière le colosse, les failles

Mais plus le spectacle avance, plus les fissures apparaissent.

Le suicide de son père. Sa relation tourmentée avec sa mère. Les guerres. Les excès. La maladie. Et cette peur terrible pour un écrivain : perdre sa capacité à écrire.

Hemingway a passé une grande partie de son existence à fabriquer l’image d’un homme capable d’affronter le monde. Jérôme Paquatte nous montre au contraire combien le colosse pouvait être vulnérable.

Même sa conviction d’être surveillé par le FBI participe de cette frontière de plus en plus trouble entre réalité et paranoïa. Le spectacle rappelle que cette peur, que l’on aurait pu croire entièrement imaginaire, ne l’était finalement pas : des documents rendus publics après sa mort ont attesté que l’agence s’était effectivement intéressée à lui.

La fin est connue.

Hemingway se suicide en 1961.

Mais le spectacle ne réduit jamais son destin au cliché de l’écrivain alcoolique détruit par ses excès. Il nous laisse plutôt face aux contradictions d’un homme qui aura vécu avec une intensité presque épuisante.

Un homme capable de se construire une armure pour mieux dissimuler ses failles.

Et c’est précisément lorsque cette armure tombe que Jérôme Paquatte devient le plus émouvant.

Une furieuse envie de relire Hemingway

On pourrait sortir du Lucernaire avec l’impression d’avoir appris beaucoup de choses sur Hemingway.

Ce serait déjà une réussite.

Mais le spectacle provoque quelque chose de plus précieux.

Il donne envie de lire.

Ou de relire.

Paris est une fête. Pour qui sonne le glas. Le Vieil Homme et la Mer.

Parce qu’en dévoilant l’homme derrière l’auteur, la pièce donne aussi envie de retourner vers ses mots pour chercher ce qu’il y avait réellement de lui à l’intérieur.

Jérôme Paquatte ne nous laisse donc pas seulement avec le portrait d’un écrivain célèbre.

Il nous laisse avec un homme.

Brutal et délicat. Excessif et discipliné. Sûr de lui et terriblement fragile. Parfois détestable, souvent attachant.

Un homme qui aura vécu comme il écrivait : intensément, jusqu’à l’épuisement.

Et lorsque les lumières se rallument, Hemingway a disparu.

Mais l’envie de le lire, elle, est bien là.

HEMINGWWAY

De Pascale Moine-Frémy

Mise en scène Élie Rapp

Théâtre du Lucernaire – Mercredi > samedi 21H| Dimanche 17H30

Réservation

Crédit photo : © ppprod-PMF-cédric vasnier