De l’Algérie à Aulnay-sous-Bois, de la radicalisation au théâtre, Hakim Djaziri a fait de son parcours une véritable matière artistique. Aujourd’hui acteur et metteur en scène, il rejoint la saison 5 de Fauda, où il incarne un membre du Hamas. Il prête pour la première fois son regard à la radicalisation de quelqu’un d’autre.
Né en Algérie en 1981, Hakim Djaziri raconte une enfance joyeuse, très entourée et aimante. Mais tout bascule dans les années 1990, lorsque la guerre civile algérienne éclate. C’est la « décennie noire », dix années de violence extrême. À 14 ans, il fuit avec sa famille pour Paris.
Pour lui, ce départ n’est alors « que des vacances ». Il décrit même son arrivée en France comme le « Club Dorothée ». Sa famille est finalement logée à Aulnay-sous-Bois, dans la cité des 3 000, qu’il décrit comme une « zone ghetto, qui concentrait un nombre de problèmes sociaux incalculables ». Ils ont fui la violence en Algérie, pour se retrouver confrontés à d’autres formes de violence en France.
Au collège, le harcèlement commence et Hakim Djaziri peine à s’intégrer. Il ne porte pas les mêmes vêtements, parle à peine français et devient rapidement une cible. Face à cette violence, il adopte à son tour la violence comme mode de communication. « C’est comme ça que la dérive a commencé », raconte-t-il.
Au début des années 2000, Hakim Djaziri rejoint un mouvement islamiste. « Je me suis radicalisé », dit-il. Il affirme en revanche n’avoir jamais été djihadiste. Il comprenait les ressorts du discours sans jamais prendre les armes. Il se retrouve enfermé dans une idéologie qui lui apporte ce qu’il avait perdu. Un sentiment d’appartenance.
Son isolement, sa solitude et sa rupture sociale prennent fin lorsqu’il entre dans ce collectif. « Ne cherche pas, tu es né musulman, et tu es dans un pays ennemi », ce discours apaise alors une colère qui dure depuis des années. Il se sent compris.
Puis un soir, alors que toute activité artistique est prohibée par son engagement religieux, il passe devant le théâtre Jacques-Prévert. Des jeunes de son âge jouent sur scène. Hakim Djaziri observe leur liberté, leurs émotions et leur « vibration ». Il réalise que lui, n’avait plus qu’une émotion : « la colère qui s’était transformée en haine ».
Deux jours plus tard, il s’inscrit au cours. Transporté par les applaudissements du public, il commence pendant quelques mois une double vie entre le théâtre et son engagement religieux. Puis il quitte brutalement le mouvement pour se consacrer pleinement au théâtre.
Quelques années plus tard, il en fait son métier. Le parcours reste pourtant difficile. Il raconte avoir longtemps entendu qu’il était « pas assez connu », « trop rebeu », avec tous les stéréotypes qui vont avec.
Djaziri ne devient pas seulement acteur. Il écrit, met en scène et fait progressivement de son propre parcours une matière artistique.
En 2019, il crée Désaxé. C’est une pièce intime et introspective, dans laquelle il revient sur son exil, le déclassement social de ses parents qui l’a profondément marqué, son embrigadement religieux et la manière dont il s’en est sorti. Il ne présente pas cette pièce comme une thérapie ou un moyen de se justifier, mais comme une œuvre artistique.
Son travail est personnel. Profondément marqué par les questions de violence, d’identité et de marginalisation, il transforme son vécu en fiction plutôt que de rester enfermé dans son passé. Sa propre histoire devient ainsi un point de départ pour raconter celles des autres.
Il cherche à « montrer des trajectoires singulières, irréductibles les unes des autres, qui éclairent un phénomène commun » : l’engagement djihadiste. Après Désaxé, il mesure notamment l’importance de la radicalisation féminine. De nombreuses femmes viennent lui parler après avoir vu son travail. Il les écoute, échange avec elles et apprend de leurs récits. Les histoires sont différentes mais, selon lui, « on aboutit au même point : l’engagement djihadiste », dit-il.
Son succès lui vaut de nombreux prix. Désaxé est lauréat du Grand Prix du théâtre en 2018 et finaliste du Prix Godot en 2020. Comme metteur en scène, il présente notamment Les Oranges d’Aziz Chouaki au festival d’Avignon en 2017. Il développe également la série Black Mambas et multiplie les projets internationaux.
Après vingt ans de théâtre, de cinéma et de télévision, Djaziri arrive aujourd’hui dans Fauda saison 5. Il y joue Saeed, un membre du Hamas.
Le choix n’est pas anodin. Celui qui a fait du théâtre un moyen de sortir de la radicalisation se retrouve à interpréter un personnage lui-même engagé dans une organisation radicale. Mais cette fois il ne s’agit plus de raconter son propre parcours, il s’agit d’endosser celui d’un autre.
Cette nouvelle étape prolonge finalement une démarche présente dans son travail depuis ses débuts, celle de s’intéresser aux mécanismes de la violence et aux trajectoires qui y conduisent. Son parcours lui donne une connaissance particulière de ces histoires, sans pour autant les réduire à une seule lecture.
Visuel : © Instagram de @hakim_djaziri