Le festival Extension sauvage est un moment unique estival, se déroulant en Bretagne en milieu rural. Il permet de vivre une expérience inédite de plusieurs parcours d’œuvres chorégraphiques dans le paysage. Vue comme un voyage sensoriel au cœur de la créativité artistique, sa 15e édition est prévue le week-end des 19-20-21 juin prochains dans les abords paysagés de Combourg (35) et d’un village proche, Bazouges-la Pérouse, avec son château de la Ballue et son jardin labellisé remarquable. Latifa Laâbissi, directrice artistique et co-programmatrice, déjà interviewée dans ces colonnes pour les deux éditions précédentes
LL : Je l’aborde avec une grande inquiétude pour le secteur culturel. Les soutiens publics baissent et dans le discours ambiant, on n’entend absolument pas parler de culture, alors qu’il s’agit d’un ciment du lien social, d’un secteur économique fort (2% de notre PIB) et du partage des savoirs. Contrairement aux idées reçus, le culture n’est pas un secteur « qui coûte ». On assiste à des fermetures de lieux, à des annulations de spectacles et à des coupes budgétaire, comme en Auvergne-Rhône-Alpes où la Région a purement et simplement supprimé son soutien à trois lieux de danse : le CCN de Rilleux-la-Pape près de Lyon et, sur Grenoble, le CCN et le CDCN.
Je veux m’engager à cet endroit-là, notamment pour soutenir des artistes en début de carrière pour qui les choses sont loin d’être faciles. Je constate ce phénomène à l’échelle de la France mais aussi de l’Europe. Il ne s’agit pas que des artistes, car cette casse sociale précarise aussi les postes administratifs (administration, production, communication, relations publiques) et techniques. C’est une attaque en règle qui met beaucoup de monde au chômage.
Personne ne m’a demandé de mettre en place tout ce que je fais ici depuis quinze ans. J’ai créé ce temps fort en lien avec un territoire, avec des écoles, des commerçants, des artistes, j’ai mis en place des résidences et généré une économie locale comme peut le faire tout festival. J’ai pu aussi générer un soutien privé au château de la Ballue (en numéraire et en logistique, avec mise à disposition d’espaces, d’hébergement et de locaux de travail) mais cette année les baisses sont importantes : – 88% pour le Département d’Ille-et-Vilaine, – 66% pour la commune de Bazouges, – 30% pour la DRAC (malgré notrestatut d’atelier de fabrique artistique en milieu rural), – 16% pour la Région Bretagne…
Heureusement l’aide des communautés de communes reste stable, ainsi que le soutien du réseau Nos Lieux Communs dont le festival fait partie. Nous restons donc hélas cette année sur une édition amputée d’un week-end (celui qui se déroulait en forêt), mais je garde mon enthousiasme. Il n’y aura pas moins de projets présentés, mais nous nous contenterons de petites formes (trois interprètes maximum). Pour Myriam Gourfink et sa Structure Souffle par exemple, je lui ai demandé une version en trio et non en quintette.
Il s’agit d’un engagement politique, bien au-delà de mon propre travail de chorégraphe. Il convient de se faire entendre. On ne peut que constater la violence des propos du RN quand il s’agit des savoirs : c’est un discours populiste et appauvrissant. Le Syndéac se mobilise, les artistes aussi, les lieux et les publics. Et ce n’est pas seulement le secteur culturel qui est touché, car on pourrait parler de l’enseignement (primaire, secondaire et supérieur), de la santé, du social… Dans le contexte actuel d’une grande turbulence mondiale, aucune personnalité ne parle de culture !

Dans dix jours, j’évoquerai mon inquiétude pendant le festival et irai en Avignon en juillet pour participer à la mobilisation. Je ressens un affaiblissement et il est urgent de créer des résistances, des solidarités et de générer du « faire ensemble ». Le lien social doit être fort pour remédier à ces fragilisations. L’argent public diminue et il faut réfléchir à comment le répartir et arrêter de marginaliser la culture. Les artistes ne sont pas des « quémandeurs » mais plutôt des « rémunérateurs », faisant travailler d’autres secteurs comme l’hôtellerie, la restauration, le tourisme et le commerce.
Je l’ai construite à l’économie, à nouveau avec Fanny Virelizier, ma chargée de production basée à Bruxelles. Elle voit des propositions là-bas et je l’y rejoins quand mon agenda me le permet. Au gré de mes déplacements en tournée, elle et moi découvrons aussi de nouveaux artistes. Bien sûr, beaucoup me contactent et envoient des liens vidéos mais rien ne remplace le plateau ou le in situ. Je vois aussi des sorties d’écoles supérieures (master e.x.e.r.c.e à Montpellier, Cndc d’Angers, PARTS à Bruxelles). J’ai ainsi découvert par exemple il ya quelques années le travail du brésilien Pol Pi à Montpellier grâce à Anne Kerzérho, alors en charge de ce master.
Le programme commencera vendredi 19 dès 17h par une écoute au casque du volet « Combourg » du projet original Paysage caviardé – le podcast d’Olga Mathey et Pierre-Benjamin Nantel, dont nous avons parlé l’an passé (article du 16.07.25.). Le public pourra ensuite voir une nouveauté, la carte blanche donnée à une association locale, Temps Danse, avec un ensemble d’une quinzaine de danseurs amateurs emmenés par leur chorégraphe Marianne Schubert. Elle présentera trois danses dans le paysage de Combourg. La journée de samedi s’annonce riche en propositions : d’abord par un collectif de Besançon créé en 2018, Mobiles, qui bénéficie comme l’avait fait Paysage caviardé du programme NOMADES de Nos lieux communs, avec une tournée en France dans les 7 lieux/festivals qui composent ce réseau. Une bonne masse solaire, création 2026, est une « performance située à la croisée des langages chorégraphiques, performatifs et plastiques pour inventer de nouveaux rapports à l’air et à l’atmosphère ». À découvrir.

Viendra ensuite Emmanuelle Huynh et Christian Sébille dans un duo danse-musique, Embrasser un arbre, embrasser le temps (2024). Après les flamboyants du Vietnam, les arbres du Semnoz et les oliviers des Pouilles en Italie, l’artiste s’intéressera aux arbres présents dans le parc du château de Combourg. Coproduit par deux CNCM (centres nationaux de création musicale) dont Athénor à Saint-Nazaire, cette rencontre entre la danse de l’ancienne directrice du Cndc d’Angers et du compositeur électroacoustique sera certainement un des moments forts de la journée. Il reflétera la question de la « mémoire des arbres » et aussi le récit autobiographique de la chorégraphe entrepris depuis quelques années, à la recherche de son origine asiatique sur les traces de son père.
L’artiste espagnole Maria del Mar Suarez la Chachi présentera ensuite Taranto Aleatorio, duo chant et danse créé en 2022. La danse flamenco possède ses assignations, notamment sur les rôles du masculin et du féminin. Il s’agit ici de le déconstruire en le rendant contemporain, en emmenant le traditionnel ailleurs. Le taranto est un cante (chant) primitif sans guitare venant de la région d’Almeria.
Les propositions se dérouleront toutes dans le jardin du château de la Ballue à Bazouges-la-Pérouse. L’après-midi débutera à partir de 15h par un solo de la chorégraphe Betty Tchomanga, basée à Brest : #Folly, créé en 2023. Il fait partie d’un cycle intitulé Histoire(s) décoloniale(s), « mettant en scène un travail autour de récits reliant l’Occident et l’Afrique. Chaque épisode aborde l’histoire coloniale et son héritage par le prisme d’une histoire singulière. Ce portrait se relie aux traditions orales s’exprimant sous forme de paraboles et son écriture s’appuie sur des rythmes et danses traditionnels du Bénin, du Togo et du Ghana ». La pièce, qui a déjà été performée dans des musées et dans l’espace public, sera jouée in situ pour la première fois. La chorégraphe était déjà venue au festival en 2023 avec Mascarades.
Tout à fait. La radio locale Radio Univers proposera une rencontre avec les artistes et cette année, elle sera animée par moi-même et une spectatrice éclairée.
Hélas, ce bonus ne sera pas d’actualité cette année, pour cause d’un poste qui a disparu dans mon équipe. Ma compagnie Figure Projet a en effet été impactée par des baisses budgétaires. Mais un point positif est le maintien du réseau breton Scalène qui relie le festival à deux autres projets en milieu rural, éloignés des théâtres et des réseaux traditionnels: ICE dans le Finistère (depuis 2016) et CAMP dans le Morbihan (depuis 2021).
Latifa apprécie beaucoup Myriam Gourfink et loue sa rigueur, sa grande exigence, sa sensibilité, la saveur du geste et du motif chorégraphique et son rapport spécial au temps. Dans Structure souffle, créée en 2021 et qui sera donnée dans le jardin à la française du château, elle souligne la complicité qui relie Gourfink au compositeur Kaspar Toeplitz avec qui cette chorégraphe travaille depuis plus de vingt ans et qui jouera en direct : « Danse et musique ne sont pas hiérarchisés, précise Latifa, l’une ne sert pas l’autre. La danse est déliée, dépliée, l’alliance entre son et geste est très forte, c’est un travail d’orfèvre ». C’est le souffle qui met ici en relation les interprètes de la pièce, qui les guide et les met en valeur. Le souffle « forme une structure commune qui permet à la danse de surgir », en lien avec les sons analogiques ou électroniques de la création sonore. Myriam Gourfink est en résidence sur le territoire pendant deux ans et travaille sur son projet Wall of Love avec trente amateurs pour 2028.
Boris Charmatz, ancien directeur du Musée de la danse-CCN de Rennes, clôturera le festival avec son solo Somnole, datant de 2021. Latifa l’avait vu à la scène nationale de Vandoeuvre-les-Nancy l’année suivante et avait immédiatement proposé au chorégraphe de l’adapter pour le plein air. Venu à la première édition du festival en duo avec E.Huynh il y a quinze ans pour donner leur duo extrait de Trois boléros d’Odile Duboc, Charmatz n’était jamais revenu depuis. On y retrouvera son attrait d’enfant pour le sifflement : « J’aime l’idée que les idées chorégraphiques arrivent corps allongé quand on va s’endormir, quand on somnole. J’aimerais faire un solo somnolant qui s’inspire de ces états de latence pour explorer l’hibernation et sa sortie, les ressacs du rêvassement et les cris du réveil ».
Festival Extension sauvage, du 19 au 21 juin en Bretagne
Visuels : © Extension sauvage – Paul Chao