Eve Lombart est l’administratrice générale du Festival d’Avignon. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de son intervention au forum La création comme liberté(s), organisé par le Festival d’Avignon, l’ANR, l’Onda, Thalie Santé en collaboration avec l’Afdas, Audiens et la SACD le 10 juillet prochain, dans la salle des colloques du Cloître Saint-Louis de 9h30 à 12h30
Les artistes ont un droit à la liberté de créer consacré par le droit français et c’est l’atteinte à cette liberté de créer qui est aujourd’hui fragilisée par plusieurs facteurs d’ordre politique, économique, ou médiatique. La nature de ces atteintes restreint la liberté de création de façon plus ou moins explicite. Il existe également des entraves à la liberté de circulation et à la liberté d’expression pour des raisons idéologiques, qui sont susceptibles de blesser la création.
Le Festival d’Avignon est un espace de création et de découverte de la pluralité de la création. Sa mission est de donner à voir la richesse de la scène artistique au public le plus diversifié possible. Cela implique qu’il y ait des formats de spectacles très divers, de cultures multiples et des artistes de parcours variés. La liberté de programmation confiée au directeur du Festival d’Avignon est garantie par les statuts de l’association qui gère le Festival d’Avignon. Le soutien du public et des partenaires au Festival d’Avignon est basé sur un contrat de confiance, qui se fonde sur l’exigence et l’excellence renouvelée chaque année, des propositions artistiques.
Il y un espace de dialogue qui se restreint dans la société et cela est notamment perceptible dans les médias, où la confrontation polémique est désormais systématiquement recherchée. Les réseaux sociaux, qui ont pris le pas dans cet espace médiatique, rendent le dialogue impossible puisque chaque contributeur est isolé dans sa posture, privé d’une écoute des opinions divergentes. Cela peut entrainer une diminution de la tolérance à d’autres points de vue. Les artistes sont alors plus durement confrontés à des opinions réactives, rapidement massifiées par les réseaux sociaux.
La diminution des moyens économiques prive les artistes de la pérennité de leur travail en raison de la précarité de leur statut, de la possibilité de diffuser leur travail en raison des baisses des marges artistiques des lieux de diffusion, et de créer dans des formats de spectacle ambitieux compte tenu des potentielles baisses de financements. Malheureusement la contrainte économique teinte donc tous les aspects de la création, qui, au-delà de sa Première, doit envisager la diffusion et ses impacts financiers, selon la dimension du spectacle.
La programmation du Festival d’Avignon dans son ensemble correspond à un équilibre très fin de nombreux critères (esthétiques, créations, disciplines, artistes, confirmés, découvertes, parité, etc.) et l’ensemble des créations est accompagné au mieux dans le processus de création à Avignon. Les équilibres économiques varient aussi selon les lieux de représentation : il s’agit de trouver la meilleure adéquation entre le spectacle et la scène choisie pour le présenter. Plus de la moitié des spectacles (55%) sont coproduits par le Festival d’Avignon, qui, par sa présence, permet souvent aussi aux compagnies de trouver d’autres coproducteurs. Depuis plusieurs années, le Festival d’Avignon comble l’absence d’évolution des subventions ou leur baisse effective, par l’augmentation des ressources propres (billetterie, mécénat/partenariat et marges de tournées des productions déléguées). En 2025, les ressources propres sont d’ailleurs devenues majoritaires, ce qui représente un risque financier important pour l’association. Jusqu’à présent, développer les ressources propres pour maintenir le budget de programmation a été possible, même si en réalité l’ensemble des coûts de mise en œuvre augmentent et nécessitent de nouvelles recettes.
Permettre aux artistes d’exercer leur métier dans des conditions professionnelles, contribue à considérer les artistes dans toute l’étendue du spectre de leur métier, là où certains pourraient être tentés de minimiser le travail que cela implique, voire penser que la création est à la portée de toutes et tous. Le développement des outils tels que l’Intelligence Artificielle, qui utilise des bases de données pour créer, contribue également à laisser croire que la marque de la personnalité de l’auteur, qui définit une œuvre, peut être remplacée par un contenu équivalent produit par l’IA. En outre, si la précarité sociale et économique nuit à tout individu, elle nuit potentiellement au travail des artistes. Comme tout un chacun, i.els peuvent légitimement espérer vivre dignement de leur travail.
Le rôle de l’institution culturelle est de permettre aux espaces de débat, de dialogue, d’expression de la multiplicité des points de vue, d’exister. Permettre à des personnes différentes de rencontrer des œuvres, des artistes, des spectateurs avec qui échanger, dans le respect de la liberté d’expression et de création, est une condition même de l’existence de la démocratie. Si les fractures politiques et sociales sont aujourd’hui profondes, c’est sans doute que les espaces de rencontre et de discussion manquent. Comment vivre avec l’autre pacifiquement si l’on a peur de celui ou celle qu’on ne connait pas, et qu’il n’y a nulle part où le découvrir, dans sa différence mais aussi dans sa richesse ? Aller à la rencontre, c’est entrer dans l’inconnu avec la curiosité et l’ouverture de la découverte. Ce sont ces trésors-là qui se produisent encore dans les institutions culturelles, sous réserve qu’on préserve leur capacité à exister dans leurs missions de service public de la culture et sous réserve que leurs détracteurs aient le goût de s’y rendre !
La polémique diffamatoire et mensongère organisée par un groupuscule raciste en réaction à la présentation du spectacle « Carte Noire nommée désir » en 2023 au Festival d’Avignon a représenté pour moi toute la dangerosité du processus de manipulation de l’opinion publique que la propagande extrémiste est en mesure de déployer, avec le potentiel danger de violence que cela implique. Sans jamais chercher à voir le spectacle, qui dénonce lui-même les phénomènes racistes, sexistes, postcolonialistes, les détracteurs du spectacle attisaient la peur d’une partie des citoyens, de se sentir dépossédés de leur identité en raison de l’évolution des normes sociétales. En s’attaquant ainsi à une œuvre et à l’équipe artistique, avec un appel à la haine, ce type d’agissement est pour moi le symptôme du repli sur soi identitaire qui est à l’œuvre, et qui légitime le dénigrement du monde culturel, auquel il s’oppose. Marginaliser la culture en véhiculant un discours d’élitisme à dessein, sans reconnaître le travail réalisé dans l’ombre auprès des enfants, des quartiers prioritaires et du champ médico-social, nourrit le sentiment de cohésion du « non-public » qui se définit « contre ». C’est une dynamique guerrière et violente qui est à l’opposé des valeurs humanistes qui ont été à l’origine de toutes les grandes organisations solidaires et pacifiques d’après-guerre (sécurité sociale, ONU, droits culturels…) après ce grand chaos. J’espère que l’envie de vivre des émotions ensemble, au Festival d’Avignon et dans les salles de spectacle, sera plus forte ,et que la joie sera plus rassembleuse que la peur !
Forum, La création comme liberté(s), le 10 juillet, au cloître Saint-Louis
Visuel : ©Eve Lombart