« Si le disque compact se nomme CD, c’est en hommage aux initiales de Clive Davis. » L’industrie du disque plaisantait sur son ego mais nul n’a fait autant que lui.
Le monde de la musique perd un de ses plus grands découvreurs de talent. Depuis l’annonce de son décès les hommages viennent de toutes parts.
« Dans les familles juives sans argent, l’idée, c’était qu’il fallait devenir avocat ou médecin », expliquait-il dans le documentaire Clive Davis : The Soundtrack of Our Lives.
Né le 4 avril 1932 dans le quartier Crown Heights, partie pauvre de Brooklyn, Clive Davis aimait la musique mais n’envisageait pas à l’origine d’en faire son métier. Il choisit donc l’option avocat.
Columbia Broadcasting Systems (CBS) était le client du cabinet pour lequel il travaillait. En 1960, il apprit que le directeur juridique de Columbia Records, alors filiale de CBS, était à la recherche d’un assistant. Davis saisit l’occasion de rejoindre le label et gravit les échelons jusqu’au poste de président de la branche musique du réseau CBS, cinq ans après son arrivée.
Sa participation au festival mythique de Monterey de 1967 allait définitivement modifier sa vie. Il eut la possibilité de découvrir une grande partie des artistes qui allaient changer la musique américaine : The Byrds, Grateful Dead, The Mamas & the Papas, Buffalo Springfield, Otis Redding … et ceux qui ont fait passer ce festival dans l’Histoire : Janis Joplin et Jimi Hendrix.
Même si le label avait une image de conformisme pop il va signer Janis Joplin & the Holding Company, Santana et Moby Grape de Mike Bloomfield. Ce pari vers l’inconnu va s’avérer un jackpot par le talent des artistes qui vont arriver en nombre(Chicago, Laura Nyro, puis Springsteen…) , mais aussi par la relation particulière qu’il va établir avec les artistes, les respectant et les mettant en valeur.
En cinq ans, Columbia atteint 25 % du marché du disque, soit la part combinée de ses deux principaux concurrents.
En 1972, Arthur R. Taylor, nommé à la tête de CBS estime que Davis a créé un état dans l’état et le renvoie sur le motif de détournement de fonds, malgré le soutien des artistes.
Deux ans plus tard le président de Columbia Pictures lui confie la direction de sa filiale Bell Records en perte de vitesse, rebaptisée Arista Records.
A la recherche de nouveaux talents, Gerry Griffith, collaborateur de talent, le convainc d’aller assister à un concert de Cissy Houston dans un club new-yorkais appelé le Sweet Water. A la fin du concert Clive se précipite dans sa loge et propose un contrat … à une de ses choristes. Celle-ci l’éconduit en lui expliquant qu’elle est mannequin et qu’elle assiste sa mère par plaisir. Son nom est Whitney et elle a 19 ans. Vous pouvez imaginer la suite. Il suivra sa carrière jusqu’à sa mort et fut extrêmement marqué par sa disparition tragique, qui lui remémora le décès de ses parents alors qu’il était jeune. Ne pas avoir pu la sortir de ce cercle vicieux mortifère reste le plus grand regret de sa vie.
En 1994, Davis voulait son album de Noel. Il confie le projet à Kenny G, de son vrai nom Kenny Gorelick, saxophoniste soprano, dans l’écurie Arista depuis 1980. Après un désaccord sur l’emploi de voix, l’album instrumental sort le 22 novembre 1994 sous le nom Miracles: The Holiday Album . Il devient le best-seller de Noël atteignant la première place du Billboard 200.
Déjà, chez CBS, il avait fait preuve d’un instinct remarquable. En 1970, Paul Simon avait choisi « Cecilia » comme premier single de leur album Bridge Over Troubled Water. Davis préférait le titre éponyme, que Paul trouvait trop long pour passer sur les ondes et avec un introduction au piano peu commerciale. Clive eut gain de cause. Le single se vendit à 8 millions d’exemplaires et remporta les Grammy du meilleur titre et du meilleur enregistrement de l’année, sans parler du succès de l’album.
Vous l’avez compris, la carrière de ce producteur est truffée d’anecdotes avec tout ce que le rock, le blues, le Rap … a compté comme artistes qui l’ont côtoyé. Elles jalonnent l’excellent livre The Soundtrack of My Life qu’il a écrit avec Anthony DeCurtis et dont un documentaire, historique sur cette époque, a été tiré.
En 1968, David Crosby produisait le premier album de Joni Mitchell, qu’il avait rencontré fortuitement au Gaslight South Café à Coconut Grove, en Floride, à l’automne 1967. Il avoua avoir « en gros simplement appuyé sur le bouton enregistrer ». En fait, Joni savait exactement où elle voulait aller et n’avait besoin de personne pour s’y rendre.
Avec Clive on était à l’opposé. En dehors de la relation d’amitié, il a créé, avec ses artistes, une relation de confiance professionnelle qu’ils recherchaient et qui allait bien plus loin que le « push button ». Ils percevaient son avis comme crucial car il voyait plus que le musicien l’impact que l’œuvre aurait sur le public et il les guidait avec une perspicacité bienveillante hors du commun, comme Aretha Franklin pour relancer sa carrière.
Clive a couvert brillamment une époque de la fin des années 60 jusqu’au début du 21eme siècle. On peut dire qu’il appartient à un mode de fonctionnement révolu.
Il a composé avec des maisons de disques (les majors) qui décidaient de l’existence commerciale d’un artiste. L’avance sur recette était un véritable levier de pouvoir et si la chanson n’était pas poussée par les radios, elle passait à la trappe de l’histoire musicale.
Aujourd’hui l’oreille infaillible de Davis a été remplacée par celles des curateurs de Spotify, Deezer, Apple Music et autres. Ils sélectionnent les chansons pour les playlists qui seront écoutées par des millions d’abonnés. Ces experts de l’instant musical n’ont que faire de la carrière de l’artiste.
Il y a malgré tout des labels indépendants visionnaires comme Domino, XL Recordings ou Sub Pop dont le rôle va se rapprocher de celui de Davis, mais sans les moyens considérables des majors, donc avec moins de temps.
Lorsque Clive a signé Whitney Houston, il a attendu deux ans pour avoir les bonnes chansons avant de lui faire enregistrer son premier album. Et s’il n’avait pas rencontré la gloire qu’on lui connait, il aurait parié sur le second. L’économie moderne n’admet ni la lenteur ni l’échec.
On peut dire que ceux qui ont compris l’étau dans lequel l’industrie musicale les enfermait, ce sont les artistes auto produits (ceux-là même qui interdisent les téléphones dans leurs concerts). Que ce soit Angine de Poitrine, Billie Eilish avec son frère Finneas, ou Lorde, l’autoproduction est comme une idéologie. D’où céder une part de contrôle à un Davis serait une capitulation. On peut noter que ceux qui ont choisi cette démarche étaient, d’une façon ou d’une autre, déjà connus.
Peut-on se réjouir que le métier de découvreur-producteur s’éteigne avec Clive Davis comme « un progrès » ? on répondra à cette question par une autre : Les Beatles auraient-ils existé sans George Martin ?
Photo : Clive Davis in his office 1980 By Associated Press
Un livre : The Soundtrack of My Life. avec Anthony DeCurtis. Chez Simon & Schuster. 2013
Il existe aussi en documentaire, difficile à trouver.