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Phoebe Bridgers avec plaisir, mais sans smartphone, à l’Adidas Arena

par Yves Braka
16.06.2026

Phoebe Bridgers a annoncé un concert « phone-free » le 10 décembre à l’Adidas Arena. Malgré cette restriction que certains jugeront « liberticide », la date a affiché complet en très peu de temps. Priver les spectateurs de leur appendice numérique n’a manifestement pas freiné les réservations. Cult-news a voulu analyser ce phénomène, qui n’est pas encore un mouvement à proprement parler, et s’interroger sur les conséquences qu’il pourrait avoir.

Quel est le point commun entre la plupart des concerts, des plus modestes aux plus gigantesques ? Ces forêts de smartphones dressés vers la scène pour photographier ou filmer. Face à cette omniprésence des écrans, certains artistes ont décidé d’en interdire l’usage pendant leurs spectacles. La mesure figure désormais dans leur règlement et peut entraîner une exclusion. Pour la faire respecter, ils utilisent les pochettes verrouillées Yondr.

 

Une idée simple aux nombreuses implications

 

En 2014, Graham Dugoni crée à San Francisco l’entreprise Yondr. Son objectif est de mettre en place des zones blanches pour les smartphones afin de permettre, pendant un temps, de se libérer de l’influence d’un outil qui a progressivement envahi nos vies.

 

Il conçoit alors une pochette équipée d’un système de verrouillage comparable aux antivols utilisés dans les magasins. Une fois le téléphone glissé à l’intérieur, il devient inaccessible jusqu’à son déverrouillage par un dispositif spécifique. L’utilisateur conserve toutefois l’appareil sur lui, contrairement à un système de casiers. Cette solution limite la violence symbolique de la séparation.

Par sa simplicité, le procédé se développe rapidement dans les écoles, les entreprises soucieuses de protéger leurs secrets industriels, les tribunaux… puis les salles de concert.

 

Une « expérience 100 % humaine »

 

Dans l’univers de la musique, le premier à adopter massivement ce dispositif est Jack White. Après plusieurs tentatives infructueuses reposant sur de simples affiches, il décide d’offrir au public une « expérience 100 % humaine ». Le 19 avril 2018, lors du premier concert de sa tournée à Detroit, les smartphones sont placés sous Yondr. La mesure sera ensuite étendue à l’ensemble des dates.


Avant lui, Bruno Mars, The Lumineers ou Ariana Grande avaient déjà tenté l’expérience de manière ponctuelle. Jack White est toutefois le premier à l’imposer sur toute une tournée.

 

Il sera ensuite rejoint par Ghost, le groupe suédois de rock-metal, Bob Dylan lors de sa tournée britannique et européenne de 2024, Alicia Keys et, bien sûr, Phoebe Bridgers, qui en a fait un principe systématique.

Des arguments convaincants ?

 

Qui n’a jamais croisé ce touriste parcourant les rues de la capitale tablette à la main, observant le monde à travers son écran plutôt qu’avec ses propres yeux ? C’est cette déconnexion du réel que dénoncent implicitement les artistes engagés dans cette démarche. Tous revendiquent une relation plus authentique avec leur public.

 

Du côté des spectateurs, assister à un concert revient à partager un moment de communion avec l’artiste mais aussi avec les autres personnes présentes. L’écran agit comme une barrière qui détourne l’attention de la scène pour la concentrer sur l’appareil lui-même. Filmer, cadrer, vérifier l’enregistrement : autant de gestes qui éloignent de l’instant vécu.

 

Du côté des artistes, la frustration peut également être réelle. Se produire devant une assemblée de smartphones, parfois accompagnés de flashes inutiles, n’offre pas la même interaction que de rencontrer des regards exprimant directement l’émotion ou le plaisir.

 

À cela s’ajoute une autre préoccupation. Certains artistes, comme Phoebe Bridgers, profitent de la scène pour tester des morceaux encore inédits. Ceux-ci se retrouvent souvent très rapidement sur les réseaux sociaux dans des captations dont la qualité laisse fréquemment à désirer.

 

Ces arguments sont solides. Faut-il pour autant généraliser cette pratique ? On remarquera que les artistes engagés dans cette croisade sont presque tous des vedettes déjà installées. Jusqu’à présent, les restrictions qu’ils imposent ne semblent pas ralentir le rythme des réservations.

 

Une machine bien huilée

 

Depuis plusieurs années, le système économique de la musique a pleinement intégré les vidéos et les photos de concerts dans la promotion des artistes. Des vedettes comme Olivia Rodrigo, Tommy Richman ou Sabrina Carpenter ont vu leur notoriété exploser en quelques mois à l’échelle mondiale. Cette viralité n’aurait probablement pas été aussi puissante si les smartphones avaient été bannis de leurs prestations.

 

Il existe désormais un mécanisme parfaitement rodé dans lequel l’artiste, la maison de disques et le public jouent chacun un rôle précis. Le spectateur devient lui-même acteur de la promotion en publiant instantanément ses vidéos, ses photos ou ses extraits de concert.

 

Le modèle dominant fonctionne selon une logique simple : le concert produit du contenu ; ce contenu génère de la visibilité ; cette visibilité entraîne des écoutes supplémentaires ; ces écoutes génèrent des revenus pour les plateformes et, dans une moindre mesure, pour les artistes.

 

Cette mécanique a toutefois un prix. La nécessité de produire un contenu toujours plus « accrocheur », répondant aux exigences des algorithmes, peut finir par reléguer au second plan la dimension artistique et personnelle du travail.

 

On ne parle alors plus véritablement de construction de carrière mais de consommation. Dans ce contexte, il paraît peu probable que le phénomène « Phone-free » puisse bouleverser un marché aussi solidement structuré.

 

L’industrie musicale utilise logiquement tous les outils à sa disposition pour maximiser ses investissements. L’évolution du chiffre d’affaires du secteur témoigne de l’efficacité de cette stratégie.

 

Les réactions de l’industrie

 

Peut-on pour autant considérer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Oui et non.

 

L’attitude de Live Nation, numéro un mondial de la production de spectacles, illustre parfaitement cette ambiguïté. En 2025, l’entreprise a investi 15 milliards de dollars dans les artistes et les spectacles. La formule « The Power of Presence », utilisée pour définir sa stratégie de sponsoring, semble aller dans le sens du phénomène « Phone-free ».

 

Dans le même temps, les écrans géants présents dans les salles affichent QR codes, campagnes promotionnelles et invitations à alimenter les réseaux sociaux des artistes. Live Nation ménage ainsi toutes les sensibilités, pourvu que les ventes continuent de progresser.

 

« Nous ne construisons pas seulement des salles ; nous créons des scènes de classe mondiale conçues pour élever la vision de l’artiste et sa connexion avec les fans. » Michael Rapino, PDG de Live Nation.

 

Pour les maisons de disques, l’équation est plus délicate. TikTok et Instagram se sont imposés comme des acteurs majeurs de la diffusion musicale. Les plateformes mettent à disposition des créateurs des bibliothèques musicales et reversent des royalties aux détenteurs des droits grâce à des accords de licence conclus avec les labels.

 

En 2024, après un conflit très médiatisé entre TikTok et Universal, un nouvel accord est signé. Il prévoit notamment des opportunités marketing élargies pour les artistes, l’accès à des outils e-commerce intégrés, des protections renforcées contre l’IA générative et des programmes de développement pour les artistes émergents.

 

Nous sommes ici face à un véritable partenariat commercial. Plus les contenus circulent sur les plateformes, plus les revenus potentiels augmentent. Dans cette logique, un concert sans téléphone réduit mécaniquement une partie de ces flux.

Même si le phénomène reste marginal et concerne essentiellement des artistes suffisamment célèbres pour se permettre ce choix, il peut légitimement susciter des interrogations chez les grands labels.

 

« Do it yourself »

 

En 2024, les artistes et labels indépendants représentaient près de 50 % des royalties versées par Spotify. Depuis, le mouvement n’a cessé de prendre de l’ampleur. Ce n’est plus un phénomène marginal mais une transformation profonde de l’industrie musicale.

 

Taylor Swift a joué un rôle majeur dans cette évolution en rachetant progressivement ses droits jusqu’au contrôle de ses masters. L’artiste possède naturellement ses compositions, mais pas toujours les enregistrements originaux, souvent détenus par les labels. La réappropriation de ces actifs est devenue un enjeu central pour de nombreux musiciens.


C’est ici que le lien avec le phénomène « Phone-free » apparaît plus clairement. Création de labels indépendants, rachat des masters et concerts sans téléphone participent d’une même logique : reprendre le contrôle de son œuvre et de son exploitation.

 

Le label indépendant permet de contrôler la production et les droits. Le rachat des masters permet de contrôler les archives et les licences. Le concert sans téléphone permet de contrôler l’expérience vécue et les contenus qui en découlent.

 

Un problème de riches

 

On comprend alors que nous sommes, en partie, face à un problème de riches. Phoebe Bridgers, proche de Taylor Swift, appartient à cette catégorie d’artistes suffisamment puissants pour engager un bras de fer avec le système sans craindre d’en subir les conséquences.

Pour les artistes émergents, la situation est tout autre. La visibilité offerte par les réseaux sociaux reste souvent indispensable à leur développement.

 

Nous attendons donc avec curiosité le prochain épisode de cette série pleine de suspens. Une chose paraît néanmoins certaine : nous pourrons encore longtemps utiliser notre divin smartphone dans la grande majorité des concerts.

 

Alors, bon concert avec Phoebe et sans smartphone !

Photos :

  • YB
  • Laufey au violoncelle : Brandon Rosario
  • Yondr : photo de la société
  • Taylor Swift : par iHeartRadioCA, CC BY 3.0,

Les albums de Phoebe Bridgers à écouter (même avec son smartphone) :

  • Punisher (2020)
  • the record (au sein du groupe boygenius)