Pour ce nouvel épisode des concerts à ne pas manquer, cult.news a jeté son dévolu sur Angine de Poitrine. Encore une fratrie, direz-vous ? Oui, mais celle-ci se présente sous les traits des « frères de Poitrine ». Ces deux sérieux farceurs québécois entament une tournée provinciale avant un retour à Paris, pour le plus grand plaisir de fans dont les rangs grossissent de jour en jour.
Y a-t-il quelque chose de conventionnel chez ce duo ? Non, absolument rien. Ils s’évertuent méthodiquement à faire exploser les standards avec une malice diabolique. Esthétique, système musical, rythme, performance scénique, philosophie : tout est broyé dans une moulinette qui aurait fait jubiler Jean-Christophe Averty.
Cultivant volontairement l’anonymat derrière masques et costumes à pois, ils ont distillé à très petites touches les informations permettant d’esquisser leur portrait. Leurs deux membres se produisent exclusivement sous leurs noms de scène : Khn de Poitrine, à la guitare microtonale et à la basse, et Klek de Poitrine, à la batterie. Sur les photos, on note effectivement la ressemblance fraternelle.
On sait qu’ils ont commencé à jouer ensemble dès l’âge de 13 ans à Chicoutimi, au Saguenay, qui semble être leur ville natale. Ils ont fondé le groupe en 2019, après avoir développé leur projet au Centre d’Expérimentation Musicale de Chicoutimi-Nord.
Leur nom est une métaphore musicale pleinement assumée. Leur musique est censée produire sur l’auditeur l’effet d’une crise « cardiaque légère » : le souffle coupé, le rythme perturbé, une sensation physique intense ; d’où « Angine de Poitrine ». Ce choix s’inscrit parfaitement dans leur esthétique dada : un nom médical, clinique et absurde à la fois, pour désigner quelque chose de viscéralement physique.
Lors de leur premier concert local, afin de contourner l’interdiction de jouer deux semaines consécutives dans la même salle, ils eurent l’idée de revenir jouer le second spectacle entièrement déguisés.
a expliqué Khn au magazine québécois « Monde de Stars ».
«On avait comme lancé un peu à la blague : hey on va se déguiser, puis le monde ne saura pas que c’est nous autres»
Depuis, ils ont perpétué le déguisement comme outil d’anonymat. Toute leur scénographie repose sur des pois noirs et blancs en miroir inversé, évoquant irrésistiblement le tableau La Nuit Espagnole de Picabia, l’inventeur du dadaïsme en France, qui exerce une grande influence sur la démarche du groupe.
Ne se présentent-ils pas eux-mêmes simplement comme un « Orchestre Mantra-Rock Dada Pythago-Cubiste » ? En revendiquant ce mélange, ils cassent les cadres, jouent avec les codes et brouillent les pistes. L’humour, totalement pince-sans-rire et d’un esprit très anglo-finlandais, en rajoute une couche supplémentaire.
Leur attitude DIY, pour « Do It Yourself », ne surprendra donc personne. Leur succès fulgurant a bien sûr attiré, comme des mouches, les maisons de disques avec des propositions alléchantes. Ils ont néanmoins choisi de privilégier le développement indépendant à travers l’agence locale Spectacles Bonzaï, qui leur permet de conserver une maîtrise totale de leurs décisions. Une démarche philosophique, elle aussi, résolument dadaïste.
Le math-rock est un courant né dans les années 1980 aux États-Unis, porté par des groupes fondateurs comme Slint et Don Caballero. Abandonnant la rythmique traditionnelle en 4/4 du rock classique, ils ont exploré des signatures rythmiques complexes et changeantes, 7/8, 11/16, 13/8, plongeant l’auditeur dans une délicieuse instabilité permanente.
En 2007, le groupe Battles a mis en lumière ce genre avec son disque Mirrored, dont « Atlas », une pépite, remporta un vif succès. Angine de Poitrine y a ajouté une dimension rock viscérale, à la Red Hot Chili Peppers, portée par une rythmique furieusement endiablée.
Mais, fidèles à leur démarche dadaïste de casser les codes, ils y ont intégré une composante microtonale. Autrefois, des guitaristes comme Jimi Hendrix recouraient au bending de la corde sur le manche pour atteindre des quarts de ton. Khn, lui, joue sur une double manche guitare/basse microtonale, frétée au quart de ton, soit un doublement des barrettes sur le manche, ce qui confère à la musique du groupe son identité si singulière.
D’autres avant lui ont expérimenté ce type de manche, parmi lesquels Harry Partch, luthier et compositeur dont le travail fait figure de référence fondatrice. Dans le monde du rock, Frank Zappa ou George Harrison ont utilisé des manches sans frettes, tandis que d’autres ont opté pour la même approche que Khn avec 24 frettes, à l’instar d’Eddie Van Halen, Steve Vai ou Joe Satriani.
Ce qui distingue véritablement Khn, c’est l’intégration cohérente de la microtonalité, du looper, des cycles rythmiques asymétriques et du jeu sur la perception des motifs, le tout au sein d’une esthétique rock très personnelle. Ancrée dans une base profondément jazz-rock, elle convoque des sonorités orientales allant du turc au japonais, et entraîne l’auditeur dans une aventure musicale dont il ne ressort pas indemne. Sensibles s’abstenir !
Klek est le moteur rythmique du duo : un batteur tout à la fois stoïque, inventif et profondément musical.
«Il possède un timbre de batterie mat, pensé pour se fondre dans les textures microtonales de Khn. Il agit comme un guide dans la structure des morceaux : ajout progressif d’éléments, gestion du silence, basculement du point d’ancrage rythmique»
selon les mots traduits du groupe lui-même.
Le parallèle le plus évident s’établit aujourd’hui avec le groupe australien King Gizzard & the Lizard Wizard, dont l’album Flying Microtonal Banana, paru en 2017, se rapproche sensiblement de l’esprit musical d’Angine de Poitrine, une influence que ces derniers revendiquent volontiers. King Gizzard compte cependant un chanteur, ce qui n’est pas le cas de notre duo. Khn et Klek émettent parfois des sons dans une langue sans nom, qui fait partie intégrante du mystère. Une expression de plus, totalement dadaïste. Google a-t-il prévu de nous proposer une traduction automatique ?
Leur premier album, Vol.1, paraît en 2024. Pour le second, en 2025, ils font preuve d’une créativité débordante en le baptisant Vol.II. Celui-ci n’a fait qu’amplifier l’engouement du public pour une formation qui marque peut-être un véritable retour aux fondamentaux du rock : l’innovation et l’outrance.
Ne vous y trompez pas : même si ce portrait est émaillé de références qui éclairent les filiations du groupe et le socle sur lequel ils ont bâti leur créativité, Khn et Klek font avant tout du rock, un rock qui galvanise le public partout où ils se produisent. Ne laissez donc pas passer l’occasion d’encaisser une expérience musicale aussi totale que loufoque.
Les photos : Credit Constantin Monfilliette
Les remerciements : Lucie Marmiesse , Sarah NADIFI
Les disques : ils erint disponibles les deux le 12 juin (Vol. I) et le 22 juillet (Vol. II) ici par exemple
La tournée :