Le Syndicat de la critique a remis lundi 15 juin ses prix pour la saison 2025/2026.
À quelques semaines de l’ouverture des Festivals d’Avignon ou d’Aix-en-Provence, le monde du spectacle vivant traverse une nouvelle zone de turbulences. L’annonce d’une baisse des moyens consacrés au Fonds national pour l’emploi dans le spectacle (FONPEPS), après plusieurs années d’érosion des financements publics, vient confirmer ce que nombre d’artistes, de compagnies et de structures dénoncent depuis longtemps : la culture demeure l’une des variables d’ajustement privilégiées des coûts budgétaires. Derrière les chiffres, ce sont pourtant des emplois, des tournées, des créations et l’accès même des publics aux œuvres qui se trouvent menacés.
Dans ce contexte, le 63e palmarès du Syndicat de la critique, dévoilé lundi 15 juin à l’Opéra Comique, prend une autre dimension. Il offre un aperçu des sensibilités qui animent aujourd’hui la création contemporaine, entre diversité des approches, recherche artistique et intérêt pour des récits singuliers.
Le discours de la présidente du Syndicat de la critique, Marie-José Sirach, connue aussi en tant que journaliste, critique dramatique, chef du service culture de l’Humanité et l’Humanité Dimanche, a donné le ton. Évoquant « un monde diffracté » et « extrêmement violenté par des décisions politiques qui font mal partout », elle a rappelé le rôle essentiel des critiques dans la défense d’un espace public de réflexion et de débat.
Le Grand Prix théâtre attribué à Pétrole, adaptation par Sylvain Creuzevault de l’œuvre testamentaire de Pier Paolo Pasolini, apparaît comme le geste le plus emblématique de cette édition. L’écrivain italien y disséquait déjà les liens entre pouvoir économique, corruption et dérives. Cette fresque possède une résonance saisissante.
Avec La Maison de Bernarda Alba, récompensée par le Prix Georges-Lerminier, Thibaud Croisy redonne toute sa puissance à l’ultime chef-d’œuvre de Federico García Lorca. Derrière l’enfermement des femmes et l’étouffement des désirs se dessinent les prémices du franquisme et les formes persistantes de domination patriarcale.
La même exigence traverse Eddy d’Aranjo, Prix de la meilleure création en langue française, qui convoque la tragédie antique pour interroger les violences familiales et les silences collectifs. Quant à Yes Daddy de Bashar Murkus et Khulood Basel, récompensé comme meilleur spectacle étranger, il témoigne de la capacité de la scène à faire circuler des récits et des perspectives issus de différents contextes culturels au sein du paysage artistique international.
La mémoire constitue l’autre grand fil rouge de cette édition. Suzanne de Baecque, distinguée pour son interprétation dans Mémoire de fille, donne corps au texte d’Annie Ernaux avec une intensité remarquable. À travers ce récit d’apprentissage féminin, c’est toute une réflexion sur le consentement, le désir et la construction sociale des rapports de genre qui trouve un écho particulier dans les débats contemporains.
Dans La Guerre n’a pas un visage de femme, Julie Deliquet et la scénographe Zoé Pautet font ressurgir les voix recueillies par Svetlana Alexievitch. Alors que la guerre en Ukraine s’installe durablement dans le paysage européen, ces témoignages prennent une portée nouvelle. Le théâtre redevient un lieu de mémoire active, capable de relier les tragédies du passé aux inquiétudes du présent.
Le Prix du meilleur livre attribué à Lorraine Wiss pour Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970 s’inscrit dans cette même dynamique. Il rappelle que les conquêtes artistiques et sociales n’ont jamais été acquises sans lutte et que les avancées obtenues peuvent toujours être remises en question.
L’exil et la liberté de création trouvent quant à eux une incarnation bouleversante dans le parcours de Mina Kavani, révélation de l’année pourMa maison est noire. À travers les mots de la poétesse iranienne Forough Farrokhzad, l’artiste fait entendre la voix de celles et ceux que les régimes autoritaires tentent de réduire au silence.
Cette volonté de transmission et de résistance trouve une incarnation remarquable dans le parcours de Sati Veyrunes. Après la création de Motor Unit à la Ménagerie de Verre dans le cadre des Inaccoutumés, l’artiste présentera en juin cette œuvre au Festival La Maison Danse d’Uzès, qui célèbre cette année ses trente ans.
Chez elle, les mots ne passent pas par le discours mais par le corps. Un corps qui conserve, transforme et transmet des héritages chorégraphiques tout en refusant toute muséification du répertoire. Sur scène, Sati Veyrunes impressionne par une présence qui dépasse largement la virtuosité technique.
On ne regarde pas Sati Veyrunes, on la ressent. Son visage semble traversé de métamorphoses permanentes ; son corps se plie, se déploie et se réinvente avec une liberté stupéfiante. Elle appartient à cette génération d’artistes qui font de la scène un espace d’émancipation.
À l’heure où le secteur culturel fait face à de nombreux défis, son travail rappelle que la danse demeure avant tout un art du mouvement, de la présence et de la transmission. Il s’en dégage une énergie singulière qui affirme la force expressive du corps et du geste.
Dans ce paysage de distinctions, le Grand Prix Meilleur spectacle de l’année attribué à À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo et le prix du Meilleur spectacle répertoire ou recréation pour May B de Maguy Marindessinent deux pôles essentiels de la création chorégraphique contemporaine : d’un côté, l’invention de formes nouvelles où la dramaturgie du mouvement se construit dans l’épure et la sensation ; de l’autre, la persistance d’œuvres fondatrices dont la force critique continue de traverser les époques.
Chez Christian Rizzo, la danse se déploie comme un espace d’apparition progressive, presque archéologique, où chaque geste semble émerger d’une mémoire enfouie. À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête prolonge cette recherche d’une écriture sensible du temps, dans laquelle les corps ne racontent pas une histoire linéaire mais composent des strates d’émotions, de rythmes et de présences. La pièce interroge ainsi la manière dont la scène peut devenir un lieu de perception élargie, entre abstraction et humanité.
À l’inverse, May B de Maguy Marin demeure l’une des œuvres majeures du répertoire contemporain, dont la puissance ne cesse de se réactiver à travers les générations d’interprètes. Créée en 1981, elle s’inscrit dans une esthétique de la rupture, où les corps, marqués par l’influence de l’univers beckettien, oscillent entre grotesque, épuisement et éclats de lucidité. Sa reprise régulière confirme son statut d’œuvre matricielle, capable de questionner encore aujourd’hui les représentations du collectif, de la norme et de la condition humaine sur scène.
Mais si ce palmarès raconte les combats du monde, il raconte aussi ceux du spectacle vivant lui-même. Marie-José Sirach a évoqué la mobilisation récente de plus de trois cents compagnies venues affirmer leur refus de « rester chacun dans son coin ». Derrière cette formule se dessine la conscience d’un secteur qui comprend que sa survie dépend désormais de sa capacité à défendre collectivement un véritable service public de la culture.
« On a besoin d’un service public fort qui soutienne la création, les artistes, la critique », a-t-elle rappelé lors de la cérémonie. Une déclaration qui dépasse le simple constat pour prendre la forme d’un véritable appel à la mobilisation.
La présidente du Syndicat a également annoncé la tenue, d’ici la fin de l’année, d’Assises de la critique destinées à ouvrir le débat sur les mutations du métier, les difficultés économiques du secteur mais aussi les questions de censure et d’autocensure qui traversent aujourd’hui le paysage culturel. « Nous devrions organiser des Assises de la critique à la fin de l’année pour mettre en débat toutes ces questions-là », a-t-elle déclaré devant les professionnels réunis à l’Opéra-Comique.
La musique n’échappe pas non plus à ce refus d’être aveugle. La mention spéciale attribuée au baryton Ludovic Tézier dépasse largement le cadre d’une simple récompense honorifique. Elle distingue un artiste dont le parcours incarne une certaine idée de l’exigence artistique à l’heure où les logiques de rentabilité et de visibilité immédiate tendent à s’imposer dans tous les secteurs du spectacle vivant.
Cette distinction résonne également avec les inquiétudes qui traversent aujourd’hui le monde musical. Comme le théâtre ou la danse, l’opéra et la musique subissent les conséquences des restrictions budgétaires qui fragilisent les institutions, limitent les prises de risque artistiques et réduisent les possibilités offertes aux nouvelles générations d’interprètes.
Depuis plus de vingt ans, Ludovic Tézier s’est imposé sur les plus grandes scènes internationales sans jamais céder aux facilités de carrière ni aux effets de mode. Sa présence dans ce palmarès rappelle que l’art lyrique demeure un espace où le temps long, le travail approfondi et la transmission des savoirs conservent toute leur valeur. En le consacrant par une mention spéciale, le Syndicat de la critique célèbre ainsi bien davantage qu’une voix exceptionnelle. Il rend hommage à une conception du métier fondée sur la fidélité à une œuvre, à une discipline et à une exigence intellectuelle. Une manière de rappeler que la création musicale, elle aussi, constitue un patrimoine vivant qui ne peut se maintenir sans un engagement durable des artistes, des institutions et avant tout de l’amour pour l’art.
Quant à Dramane Dembélé, Adama Diop, Jessica Martin-Maresco et Mathilde Tirard reçoivent le Prix de la meilleure création musicale pour L’Apocalypse d’Adam et Aimée, rappelant que le son n’accompagne pas le théâtre, il le constitue pleinement.
Le Prix du meilleur livre sur la musique s’inscrit également dans une réflexion plus large sur la manière dont les œuvres circulent, se transforment et se maintiennent dans le temps culturel. La référence à Robinson Crusoé permet ainsi d’interroger non seulement la solitude comme expérience fondatrice, mais aussi le destin éditorial des grandes œuvres. Texte majeur du roman moderne, il a traversé les siècles grâce à une succession de reprises, de rééditions et de « sauvetages » par le marché du livre, ce qui rend sa récompense d’autant plus symbolique.
Enfin, le travail de Fabrice di Falco et de Julien Leleu, à travers l’Association Les Contres Courants, s’inscrit dans une dynamique particulièrement importante des espaces ultramarins et de leurs liens avec les scènes contemporaines. Cette structure participe à une circulation artistique entre les territoires d’Outre-mer et l’espace national et international, en défendant une esthétique de l’ouverture, de la mobilité et de la rencontre. Elle valorise des formes de création venue d’ailleurs, tout en affirmant une forte dimension de transmission et d’ancrage territorial.
De Pasolini à Lorca, d’Annie Ernaux à Svetlana Alexievitch, de Mina Kavani à Sati Veyrunes et Wajdi Mouawad ou Olivier Py, ce 63e palmarès du Syndicat de la critique compose un ensemble de références et de voix diverses de la création contemporaine.
Dans un contexte où les pratiques artistiques évoluent et où les conditions de production se transforment, il rappelle le rôle essentiel de la culture dans la circulation des idées, des récits et des formes. Elle demeure un espace d’expression et de recherche, où se construisent de nouvelles manières de voir et de raconter le monde.
C’est dans cette dynamique que se mesure aujourd’hui son importance, à travers la richesse et la diversité des œuvres qu’elle rassemble.
Théâtre
Grand Prix — Meilleur spectacle théâtral de l’année
Pétrole, D’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Georges-Lerminier — Meilleur spectacle créé en province
La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy, Création à La Filature Scène nationale Muhlouse
Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française
Œdipe Roi, d’Eddy d’Aranjo
Prix du meilleur spectacle théâtral étranger
Yes Daddy, de Bashar Murkus et Khulood Basel
Prix Laurent-Terzieff — Meilleur spectacle théâtre privé.
En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski
Prix de la meilleure comédienne
Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux
Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero
Prix du meilleur comédien
Sharif Andoura dans Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini — Mise en scène de Sylvain Creuzevault
Prix Jean-Jacques-Lerrant — Révélation théâtrale de l’année
Mina Kavani dans Ma Maison est noire, d’après les textes de Forough Farrokhzad
Prix de la meilleure création d’éléments scéniques
Julie Deliquet & Zoé Pautet pour La Guerre n’a pas un visage de femmes, d’après Svetlana Alexievitch, mise en scène de Julie Deliquet
Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dramane Dembélé, Jessica Martin-Maresco, Adama Diop et Mathilde Tirard pou L’Apocalypse d’Adam et Aimée, d’Adama Diop
Prix du meilleur livre sur le théâtre
Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss, ENS Éditions, Lyon, 2026
Danse
Grand Prix — Meilleur spectacle de l’année
À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête, de Christian Rizzo
Meilleur spectacle répertoire ou recréation
May B, de Maguy Marin — Création 1981
Meilleure compagnie
Shechter II
Meilleur interprète
Héloïse Jocqueviel & Nitzan Ressler dans Delay the Sadness, de Sharon Eyal — compagnie S-E-D
Révélation chorégraphique
Armin Hokmi pour Of the Heart — An Etude
Meilleure performance chorégraphique
Sati Veyrunes pour et dans Motor Unit
Personnalité chorégraphique de l’année
Amala Dianor
Meilleur livre
Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte — Éditions du CND
Meilleur film
Germaine Acogny, l’essence de la danse, de Greta-Marie Becker
Shellac Films
Musique
Grand Prix — Meilleur spectacle musical de l’année
Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad et direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte
Prix Claude-Rostand — Meilleure coproduction lyrique régionale et européenne
La Calisto, de Francesco Cavalli, mise en scène de Jetske Mijnssen et direction musicale de Sébastien Daucé
Coproduction : Aix-en-Provence, Angers-Nantes Opéra, Rennes, Théâtre des Champs-Élysées, Caen, Opéra Grand Avignon, Théâtre de la Ville de Luxembourg, ensemble Correspondances
Prix de la meilleure scénographie
Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & de Pierre-André Weitz
Prix de la création musicale (hors opéra)
Whiteout, d’Eva Reiter — Ensemble Multilatérale, Festival Présences
Prix de la personnalité musicale de l’année
Stanislas de Barbeyrac, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (Lyrique)
Julien Henric, Ténor
Prix de la révélation musicale de l’année (instrumental)
Alexander Malofeev, pianiste
Mention spéciale
Ludovic Tézier, Baryton
Prix de la meilleure initiative pour la diffusion musicale (ex aequo)
Opéra de Rennes – Directeur : Matthieu Rietzler
Fabrice di Falco & Julien Leleu – Association les Contres Courants
Prix du meilleur livre sur la musique
Robinson Crusoé, Numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra
Visuel : 63e palmarès du Syndicat de la critique ©ABN