À la Philharmonie de Paris, Concerto Danzante affichait une promesse aussi séduisante que risquée : faire dialoguer la musique baroque avec des écritures chorégraphiques contemporaines.
On se souvient avec émotion des propositions d’Anne Teresa De Keersmaeker dans Mitten wir im Leben sind/Bach6Cellosuiten ou encore de la relecture de la « Danse des Sauvages » des Indes galantes de Rameau par Bintou Dembélé.
La proposition s’inscrit donc dans une continuité tout en réunissant deux figures majeures de la danse actuelle, Josépha Madoki et Maud Le Pladec, accompagnées par Les Arts Florissants sous la direction de Théotime Langlois de Swarte. Sur le papier, l’affiche avait tout pour intriguer, intéresser, voire séduire. Dans les faits, la soirée se révèle inégale, trouvant seulement par moments son point d’équilibre.
Josépha Madoki occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage chorégraphique français. Artiste venue du waacking, cette danse née dans les clubs queer américains des années 1970-1980, elle a largement contribué à faire entrer cette esthétique dans les institutions culturelles. Son travail explore depuis plusieurs années les questions de représentation, de théâtralité et d’identité, tout en revendiquant l’héritage des nightclubs et des ballrooms.
Avec Garbo, créé pour le Ballet de Lorraine, elle poursuit cette recherche autour de la figure, de la pose et du regard. L’idée d’une rencontre entre le waacking et la musique baroque n’avait rien d’absurde. Les deux univers partagent un goût pour l’ornement, l’inventivité, l’expressivité du geste et une certaine forme de virtuosité. Malheureusement, l’expérience peine à convaincre.
L’entrée en scène des interprètes impressionne pourtant. La grande salle Pierre Boulez se transforme presque en piste de bal. Les vingt-quatre danseuses et danseurs avancent en deux files, multipliant mouvements de bras, rotations des poignets et gestes fulgurants. Les costumes d‘Arturo Obegero exaltent des corps fiers, sexués et libérés. Mais très vite la distance concrète qui sépare nos fauteuils de la scène, se fait distance symbolique. La fierté des communautés opprimées (pour qui cette danse était un geste revendicatif) cède la place à des corps normés et à une écoute bien sage du public loin des cris et des claquements de doigts en soutien aux interprètes.
Le problème de la proposition réside moins dans le contraste des langages que dans leur incapacité à véritablement se rencontrer. La danse semble évoluer parallèlement à la musique sans jamais réellement l’habiter, et inversement. Les gestes, impeccablement exécutés, s’imposent avec force mais demeurent extérieurs aux dynamiques musicales. Là où l’on attendait une conversation, on assiste davantage à une juxtaposition. Le public finit par se demander s’il doit écouter ou regarder.
Le waacking cependant conserve sa puissance visuelle. Les bras dessinent des trajectoires obliques, opposées, les poses s’enchaînent avec précision et l’énergie des interprètes ne faiblit jamais. Mais la musique baroque reste à distance. Face à la richesse dramatique du répertoire, la proposition chorégraphique semble parfois enfermée dans son propre système de gestes et donc de signes. L’émotion peine alors à circuler entre la scène, la fosse et la salle. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’orchestre soit littéralement relégué sur le côté en contrebas de la scène, dans la pénombre.
Le changement de perspective apporté par Maud Le Pladec et son Ad vitam Aeternam s’avère dès lors particulièrement espéré voire même bienvenu. Depuis plus d’une décennie, la chorégraphe s’est imposée comme l’une des personnalités les plus stimulantes de la création chorégraphique française. Son travail interroge depuis longtemps les relations entre musique et mouvement, qu’elle envisage comme un espace de dialogue et de circulation.
Cette expérience se ressent immédiatement. Là où la première partie donnait l’impression d’une cohabitation artificielle, Maud Le Pladec instaure un véritable échange entre les corps et les sons.
Dès l’ouverture, un mystérieux Arlequin noir et blanc, perché sur des talons aiguilles dignes des drag-queens les plus expérimentées, surgit au milieu d’une communauté de danseurs et danseuses aux visages masqués. Dans cette esthétique bichrome, la danse devient un rituel collectif dont le sens semble réservé à celles et ceux qui le pratiquent sans pour autant nous laisser de côté.
Plus loin, un tableau saisissant voit apparaître au sol une immense croix lumineuse en forme de X. Sous et sur cette lumière presque sacrée, les interprètes traversent l’espace tout en se costumant progressivement : une chaussure ici, un tutu là, un manteau ailleurs. Le geste relève autant de la métamorphose que du rite. Quelque chose advient sous nos yeux sans jamais être explicitement raconté.
Cette impression se prolonge dans une séquence où surgissent pêle-mêle tutus, costumes extravagants et oreilles de lapin en vinyle, davantage proches du BDSM que des contes pour enfants. Entre David Lynch, Alice au pays des merveilles et le carnaval, la scène bascule dans une pantomime étrange et ludique. Les images se succèdent sans imposer une interprétation unique, laissant au spectateur l’espace nécessaire pour inventer ses propres récits.
C’est là que réside la grande force du spectacle : sa capacité à produire des images qui ne se referment jamais sur une signification définitive. Chaque tableau ouvre un imaginaire et semble dialoguer avec les infinies possibilités d’interprétation de la musique de Bach qui soutient la chorégraphie.
Pourtant, la dernière partie peine à maintenir cette intensité. À mesure que le spectacle avance, les motifs se répètent et l’élan initial s’essouffle. La conclusion s’étire quelque peu et l’on finit par avoir le sentiment que certaines images, pourtant magnifiques, perdent une part de leur nécessité.
Le grand triomphateur de la soirée demeure finalement le versant musical du projet.
Conçu comme une traversée dansée de l’histoire du concerto, Concerto Danzante réunit les univers de Josépha Madoki et de Maud Le Pladec autour des musiques de Vivaldi, Bach, Legrenzi ou encore Uccellini, interprétées par Les Arts Florissants sous la direction libre et le violon de génie de Théotime Langlois de Swarte.
Le programme ressemble parfois à un véritable best of du baroque. Le parti pris peut surprendre. Le magnifique Concerto pour violon en la mineur de Bach, sommet de la seconde partie, se trouve fragmenté et entrecoupé d’autres œuvres. Ce montage musical possède sa richesse mais perturbe parfois l’écoute et la continuité dramaturgique. Les puristes peuvent s’offusquer, il est vrai…Mais c’est un geste créatif , comme un autre, qui dit l’humilité d’un orchestre qui sert le propos chorégraphique.
Cela n’enlève rien à la qualité exceptionnelle de l’interprétation. Les Arts Florissants continuent de démontrer leur maîtrise incomparable de ce répertoire. Quant à Théotime Langlois de Swarte, il confirme son statut de musicien hors pair. Son jeu comme sa direction se distinguent par leur élégance, leur fluidité et leur sens constant de la respiration musicale. Lorsqu’il laisse ses interprètes jouer, assis au milieu d’elles et eux en les dirigeant juste de son sourire, de son regard, on comprend le très haut niveau de maîtrise du jeune homme. Chaque phrase semble portée par un mouvement naturel. Sous son impulsion, la musique gagne en relief sans jamais perdre en clarté. Il rappelle surtout une vérité essentielle du répertoire baroque : derrière la sophistication des formes se cache une formidable vitalité, une joie, un élan.
À l’issue de ce Concerto Danzante, le bilan apparaît donc contrasté. La proposition de Josépha Madoki, malgré son ambition et ses qualités plastiques, ne parvient jamais totalement à faire dialoguer le waacking avec l’univers baroque. Celle de Maud Le Pladec construit au contraire un espace de rencontre plus convaincant entre mouvement et musique. Mais c’est finalement du côté des Arts Florissants et de Théotime Langlois de Swarte que se situe la plus grande réussite du projet. Par leur engagement, leur finesse et leur sens du théâtre musical, ils offrent à cette soirée ses moments les plus mémorables.
© Laurent Philippe