Il ne nous en faut pas davantage pour assister à la dernière de la saison, le 28 juin à onze heures.
Pour l’occasion, le
Quatuor Modigliani et le comédien Denis Podalydès, de la
Comédie-Française, proposent un programme autour des paysages romantiques. Turina, Smetana, et des poèmes de Nerval, Lamartine, Ibsen et Baudelaire. Dehors, la température monte dangereusement. Dans la Grande Salle du
Châtelet, la splendeur rouge et or du décor offre une grandeur intime — on s’y sent minuscule mais exactement à sa place.
Le concept des
Concerts du dimanche matin est d’une simplicité désarmante, c’est d’ailleurs le secret de son efficacité. Une heure de musique, une personnalité qui lit de la poésie, de la littérature, de la philosophie — et le tour est joué. Luxe, calme et volupté ? Vous ne croyez pas si bien dire.
La mise en scène tient en un fauteuil posé devant le rideau rouge, sur le côté de la scène, discret, en voisin du quatuor. Denis Podalydès y prend place comme dans son salon, avec cette assurance tranquille propre aux grands comédiens. Le Quatuor Modigliani n’a pas davantage besoin de se justifier. Fondé en 2003 au Conservatoire de Paris, rodé aux plus grandes scènes mondiales — du Carnegie Hall au Wigmore Hall —, récemment en résidence à
Radio France, c’est l’un des ensembles de chambre français les plus accomplis de sa génération. Ils jouent sur des instruments italiens d’exception : un Stradivarius de 1715, un Guadagnini, un alto du XVIIe siècle, un violoncelle Goffriller de 1706. Le son pur qui sort de ces quatre corps en bois n’a rien d’ordinaire.
La Oración del torero de Turina ouvre le programme. Ne nous fions pas au titre — ce n’est pas une musique de corrida. C’est la prière, le recueillement du torero avant d’entrer dans l’arène. Le silence avant l’orage. Turina, Sévillan formé à Paris auprès de Vincent d’Indy, y distille une atmosphère presque mystique. Ses harmonies impressionnistes rappellent Fauré ou Debussy — suggérées plutôt qu’affirmées. Quand les quatre voix du quatuor se fondent en un accord d’une pureté absolue, dans la salle on ne bouge plus.
Le Smetana était d’une autre nature — autobiographique au sens littéral. Le Quatuor n°1 en mi mineur, dit De ma vie, a été composé en 1876, deux ans après que le compositeur tchèque eut perdu l’ouïe, d’un coup, totalement. Il a laissé un programme écrit pour chacun des quatre mouvements : la jeunesse ardente, les danses légères, l’amour perdu de sa première femme, et ce finale — fierté nationale bohémienne, élan vital — interrompu soudain par un sifflement strident dans le violon aigu. Le son exact de la surdité qui l’a frappé. Littéralement. En direct. Dans la salle, les accords parfaits qui ponctuent la mélancolie du troisième mouvement produisent cet effet étrange d’évidence absolue : comme si on entendait pour la première fois ce que quatre cordes peuvent faire ensemble quand elles décident de ne former qu’une seule voix.
Denis Podalydès lit avec un micro. Détail qui fait légèrement tiquer quand le quatuor joue nu, en acoustique pure dans l’une des plus belles salles de France. Mais passons. Sa voix porte autre chose que des mots. Nerval, Lamartine, Ibsen se succèdent, et puis Baudelaire — L’Invitation au voyage, ce poème-là justement, avec ses grands soupirs de luxe calme et volupté, ses pays lointains comme autant d’êtres aimés. Face à des musiciens qui jouent Smetana à quelques mètres, le poème prend une consistance particulière. On n’est plus tout à fait dans une salle de concert — on se tient entre les deux arts, dans cet espace interstitiel que le format des Concerts du dimanche matin a précisément pour ambition de créer.
Entre chaque lecture, quand Podalydès quitte la scène, la lumière reste. Une servante posée là, mystérieuse, simple, douce. Le fauteuil vide éclairé comme si la présence du comédien demeurait. Ce petit détail en dit long.
Le temps passe vite — une heure, timing parfait pour se faire caresser les tympans. Nous nous levons et regardons ce public varié, l’une des réussites du concept. Des adolescents, de jeunes adultes, des retraités. Des gens qui connaissaient Smetana et des gens qui découvrent que quatre cordes peuvent vous retourner aussi sûrement qu’un roman. À cinq euros la place — jusqu’à trente-cinq —, la barrière à l’entrée est volontairement basse. L’ambition, elle, ne l’est pas.
La saison prochaine reprend en novembre. Quatre rendez-vous, de novembre 2026 à avril 2027 :
Mozart d’abord, avec Fanny Ardant à la lecture et Shani Diluka au piano — elle qui assure la programmation de toute la série. Puis un programme piano seul du XIXe au XXe siècle, lu par Claire Chazal. Puis Beethoven, avec Charles Berling et les sonates Waldstein et À Kreutzer. Et enfin Bach — les Suites pour violoncelle seul, avec Anastasia Kobekina et Benjamin Lavernhe de la Comédie-Française.
Dimanche matin, onze heures, une heure, pas d’entracte. Loin de la canicule et du bruit. La volupté, nous vous le disons.