Présenté en ce moment au Théâtre du Châtelet, Top Hat investit les planches dans une adaptation scénique qui assume pleinement son héritage cinématographique tout en cherchant difficilement à en renouveler l’énergie.
Créée à partir de la comédie musicale de 1935 réalisée par Mark Sandrich et portée à l’écran par le duo mythique Fred Astaire / Ginger Rogers, cette version théâtrale, inédite à Paris, s’inscrit dans une tradition de relecture des grands classiques hollywoodiens, où le passage de l’image à la scène devient un enjeu esthétique à part entière. Enjeu, le mot n’est pas faible, on pourrait presque parler de défi. En effet, comment passer d’un espace à l’autre (d’une suite nuptiale à la chambre du dessous, par exemple) sans caméra avec uniquement les moyens du théâtre ? Alors, bien sûr, la scène tournante aide. Mais les scènes se succèdent, n’ayant parfois que peu d’intérêt dramaturgique au regard de leur mise en place. Le rythme, qui est pourtant central dans le théâtre musical, semble avancer par à-coups.
Le spectacle reprend la trame légère et quelque peu invraisemblable du film : Jerry Travers (Philip Attmore), danseur américain venu à Londres pour un spectacle, est logé dans le même hôtel que Dale Tremont (Nicole-Lily Baisden). Il tombe immédiatement sous son charme après l’avoir réveillée en dansant dans la chambre au-dessus de la sienne. Mais un quiproquo s’installe : Dale est persuadée que Jerry est en réalité Horace (en alternance Sturart Hickey et Clive Carter) l’époux de son amie Madge (Emma Williams). Malgré les tentatives répétées du danseur pour dissiper le malentendu, la jeune femme s’enfuit à Venise pour échapper à cette situation qu’elle juge compromettante. Jerry la suit, espérant enfin rétablir la vérité et conquérir son cœur. Évidemment, c’est sans compter l’amoureux italien éconduit Alberto (Alex Gibson-Giorgio).
À Venise, les identités se croisent, les mensonges s’accumulent, et la confusion atteint son comble, jusqu’à ce que le quiproquo soit finalement levé. Dale comprend que Jerry n’est pas marié et qu’il est sincèrement amoureux d’elle. Le récit se conclut alors sur leur union, scellée dans un ultime numéro chanté et dansé. Tout est bien qui finit bien, à grand renfort de chapeaux hauts de forme (le fameux top hat), de plumes et de claquettes.
Ce résumé met donc en lumière une mécanique dramatique très simple, fondée sur le malentendu amoureux (mais peut-il en être autrement dans une comédie musicale ?), qui sert avant tout de fil conducteur à une succession de tableaux musicaux et chorégraphiques.
Fidèle à l’esprit de la comédie musicale classique, l’adaptation privilégie le mouvement, le rythme et la stylisation à la profondeur psychologique ou à la consistance de la trame narrative. Tout n’est que prétexte, certes, et c’est à nous, public, d’accepter cette convention. On s’y plie avec plaisir tant les talents sont incontestables aussi bien sur scène qu’en fosse. Mais on a du mal à rire aux blagues misogynes sur les dépenses des femmes, comme à celles sur l’infidélité des maris. C’est peu dire que tout ceci a vieilli.
Il faut bien avouer que, passé ces « bémols », le plaisir pour le public est au rendez-vous. Car le show est vraiment au rendez-vous. Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont la scène du Châtelet se transforme en espaces divers, capables d’évoquer tour à tour les salons d’un fort chic (et silencieux) club londonien, les chambres d’hôtel à New York ou les décors vénitiens. Le dispositif scénographique joue sur une mobilité constante, rendant hommage au cinéma tout en exploitant les ressources propres du théâtre : changements à vue, transitions chorégraphiques, continuité du geste. Là où le film reposait sur le montage, la scène privilégie la circulation des corps et la continuité du regard, mais au risque, nous le disions plus haut, d’une cassure dans l’énergie et parfois même du sentiment de redite, voire de déjà-vu.
La musique, signée Irving Berlin, demeure le cœur battant de Top Hat. Les standards qui ont traversé le siècle — « Cheek to Cheek », « Puttin’ on the Ritz » — retrouvent ici une vitalité nouvelle grâce à leur incarnation scénique. La jeunesse des voix y est pour beaucoup. Voilà 75 ans que la musique de celui qui fut un des big five, avec Cole Porter n’était pas joué à Paris et on ne peut que le regretter.
L’adaptation assume aussi un certain décalage avec son matériau d’origine. Le film de 1935 portait en lui une vision idéalisée du monde, marquée par l’élégance des costumes, la sophistication des dialogues et une forme d’insouciance propre à l’âge d’or hollywoodien. Sur scène, cet univers est à la fois recréé et légèrement distancié. La théâtralité rend visibles les conventions du genre : les entrées et sorties, les changements de décor, la frontalité du jeu. Les jeux de mots sont toujours là, plus ou moins subtils, mais apparaît tout de même un lien avec notre temps.
Dans ce contexte, Top Hat interroge aussi la notion d’adaptation. Qu’advient-il d’un film construit autour de la caméra lorsqu’il est transposé sur un plateau de théâtre ? La réponse proposée ici tient dans une hybridation des formes : le spectacle ne cherche pas à imiter le cinéma, au contraire, mais à en traduire les effets à travers le langage scénique. Les chorégraphies, notamment, jouent un rôle central dans cette translation. Elles prolongent le lourd et précieux héritage d’Astaire tout en s’inscrivant dans une écriture contemporaine, attentive à la dynamique collective et à la précision des ensembles, surtout dans les prodigieux numéros de claquettes. Les chorégraphies, signées Kathleen Marshall, citent à la fois les postures attendues (une valse où les corps se tendent, les genoux pliés et les bras tendus), mais semblent aussi s’émanciper de la forme pure de Broadway.
Le Châtelet, qui s’est imposé ces dernières années comme un lieu majeur de la comédie musicale à Paris, avec La Cage aux folles cette saison, par exemple, et la reprise des Misérables l’an prochain, confirme avec cette production sa capacité à accueillir des spectacles d’envergure internationale tout en dialoguant avec un patrimoine artistique globalisé. Top Hat y apparaît comme un objet à la fois familier et renouvelé : une œuvre connue, mais déplacée, réinventée dans un autre médium. Il n’est qu’à entendre la très élégante salle rouge et or chanter à voix basse les titres les plus connus ou taper dans les mains. Une salle, d’ailleurs — notons-le — plutôt plus jeune qu’à son habitude, et on ne peut que s’en réjouir.
Au-delà du plaisir immédiat qu’il procure, le spectacle invite ainsi à réfléchir sur la persistance des formes. Pourquoi ces récits, ces musiques, ces figures continuent-ils de nous séduire près d’un siècle plus tard ? Peut-être parce qu’ils offrent une expérience du monde où le réel se trouve constamment transfiguré par le rythme, la danse et le chant. Dans cette suspension légère du quotidien, Top Hat conserve intacte sa promesse : celle d’un enchantement partagé, où le théâtre devient, le temps d’une soirée, une machine à faire danser le regard. Et nous invite, en profitant de la douceur des nuits parisiennes en ce moment, à esquisser quelques pas de danse en fredonnant « Cheek to Cheek » en quittant le théâtre.
Visuel : © Johan Persson