Après d’éblouissants concerts avec orchestre donnés à Montpellier ou à Monaco, c’est seul qu’Alexandre Kantorow a fait la clôture du Festival de Musique de Menton avant de repartir sur le chemin des festivals d’été. Sur le mythique Parvis de la Basilique Saint Michel Archange, ce 7 août 2026, le pianiste au planning chargé a fait sensation avec un programme exigeant bien éloigné des standards qui ravissent habituellement le grand public.
La Côte d’Azur a bien des atouts pour séduire ses résidants et les touristes mélomanes. Depuis que Paul-Emmanuel Thomasa repris les rênes du Festival de Musique de Menton il y a une dizaine d’années, l’un des plus anciens festivals de musique classique de l’Hexagone a retrouvé ses couleurs, offrant de nouveau à la ville un renom qui dépasse les frontières. En effet, peu de manifestations françaises peuvent s’enorgueillir d’accueillir les plus grands artistes internationaux comme autrefois Robert Casadesus, Wilhelm Kempff, Marguerite Long, Sviatoslav Richter ou Mstislav Rostropovitch. Ce 7 août 2026, pour clore le festival en beauté, son directeur artistique a fait appel à Alexandre Kantorow, le pianiste français actuellement le plus en vue sur la scène classique. Virtuosité et sensations étaient au rendez-vous dans un programme surprenant.

Est-il encore besoin de présenter Alexandre Kantorow ? Premier pianiste français lauréat du concours Tchaikowsky (en 2019, alors qu’il n’avait que 22 ans), il mène une carrière exemplaire qui le place parmi les artistes les plus demandés dans le monde et cela, en toute modestie ! Sa technique impressionnante fait sensation mais n’empêche jamais la délicatesse et la profondeur. Alors que les orchestres les plus illustres ne cessent de le réclamer dans le répertoire imposé des concertos de Brahms, Liszt, Saint-Saëns, Prokofiev, Rachmaninov ou Tchaïkovski, c’est sans doute dans la liberté du récital qu’il exprime le mieux sa sensibilité artistique. En toute logique, choisir Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Liszt (paraphrase sur un thème d’une cantate de Bach) pour ouvrir la soirée ne devrait pas déconcerter. Et pourtant, avec cette œuvre exigeante, Kantorow prendrait presque son public « à froid » pour l’emmener déjà dans un univers introspectif où la virtuosité doit être signifiante. Remaniée en 1862 dans le contexte douloureux du décès de sa fille, entre démonstration et pénétration, la pièce est caractéristique de l’écriture lisztienne tardive que le pianiste maîtrise admirablement pour l’avoir déjà proposé en récital. Avec la rare Sonate en fa mineur, op. 5 de Nikolaï Medtner, il se fait interprète d’un artiste que la majorité du public découvrira, le compositeur et pianiste russe, mort à Londres en 1951, demeurant encore troplargement méconnu. L’œuvre également virtuose est assez passionnante car, alors qu’elle pourrait être jouée avec effet, Kantorow trouve l’équilibre juste avec l’enivrement d’un finale Allegro risoluto assez fou.
Le feu d’artifice résonne si bien dans l’acoustique unique qu’offre le parvis de la Basilique Saint Michel Archange à Menton, que l’entracte arrive presque trop brutalement après cette première partie d’une quarantaine de minutes tout de même. De retour sur scène, Alexandre Kantorow retrouve le public avec Chopin et le Prélude en ut dièse mineur, op. 45. De nouveau, la pièce choisie n’est pas la plus connue ni la plus populaire mais l’interprétation détachée de l’artiste, plutôt dans l’épure, interpelle grâce aux nuances pianissimo. Le choix de ce Chopin se comprend comme une introduction à la pièce qui suit. Enchaînée sans pause, l’impressionnante Chanson de la folle au bord de la mer de Charles-Valentin Alkan fait baigner dans une ambiance morbide et très étrange.
Le moment suspendu se poursuit dans la flamboyance de Scriabine avec Vers la flamme. Ces pièces jouées bout à bout peuvent surprendre lorsqu’on est peu habitué à l’exercice du récital mais avec un certain génie, l’artiste semble avoir construit son programme non pour plaire mais pour emmener dans son univers personnel. Il existe comme une filiation d’atmosphère jusqu’à la Sonate n°32 de Beethoven. Le chef-d’œuvre est joué avec une rapidité étonnante qui ne s’apparente pourtant pas à une virtuosité pure, tant l’on devine le geste réfléchi et la musique vécue. Dans cette fougue intellectualisée, le thème sera ainsi exposé différemment à chaque reprise dans un son généreux laissant deviner l’artisan à l’œuvre. Alexandre Kantorow livre un récital exigeant qui peut paraître âpre à juste titre. En bis, d’une beauté infinie, le Liebestod de Tristan und Isolde de Wagner transcrit par Liszt transporte au-delà de l’émotion. Avec ce récital exemplaire, le Festival de Musique de Menton se clôt dans l’extase.
Visuels : © Alexandre Kantorow