Pour sa 47e édition, Piano aux Jacobins, le festival toulousain de référence, a programmé de jeunes artistes venus défendre des répertoires moins visités. Pour son récital, la flamboyante pianiste québécoise Élisabeth Pion a convoqué messieurs Chopin et Ravel, mais surtout quelques compositrices exceptionnelles comme Hélène de Montgeroult, Louise Farrenc, Cécile Chaminade, Lili Boulanger et Mel Bonis pour embraser le cloître des Jacobins qui tremble encore !
Alors qu’à Paris, on ne parle que d’une chanteuse à voix mondialement connue, le festival Piano aux Jacobins reçoit la jeune pianiste Élisabeth Pion, québécoise elle aussi. Comme la Plénitude Arena, le magnifique cloître du couvent des Jacobins de Toulouse a tremblé d’émotion, ce 18 septembre 2026, emporté par la fougue de l’artiste de tout juste 30 ans. Dans ce lieu magique, nichée dans la salle capitulaire, elle a proposé un récital à la fois classique et moderne avec, au programme, des études op. 25 de Chopin et quelques pièces des Miroirs de Ravel dans la belle tradition pianistique. En faisant dialoguer ces messieurs avec leurs consœurs compositrices Montgeroult, Farrenc, Chaminade, Lili Boulanger et Mel Bonis, Élisabeth Pion les place sur un pied d’égalité avec leurs homologues masculins en affirmant la pertinence de ce répertoire que les solistes têtes d’affiche feraient bien de défendre plus énergiquement. Grâce au partenariat entre le festival toulousain incontournable et le Centre de Musique Romantique Française d’utilité publique, le récital sera repris le 8 mars 2027, dans l’écrin vénitien du Palazzetto Bru Zane, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
Lauréate du Concours international de piano Honens 2025, Élisabeth Pion est encore peu connue du public mélomane français qui peut cependant découvrir ce jeune talent grâce à une discographie déjà abondante où elle a abordé Mozart et Ravel, mais aussi un répertoire moins connu de compositrices. Avec les Trois Morceaux qui ont ouvert le récital, même si le nom de Lili Boulanger est désormais familier, celui d’Hélène de Montgeroult (que la pianiste a enregistré) l’est moins. Si la vie de l’aristocrate pourrait inspirer un roman, sa musique est une belle découverte, surtout présentée comme lors de ce concert. En effet, la pianiste a fait alterner des Études pour piano de la compositrice avec celles de l’Opus 25 de Chopin. Réputée comme l’une des plus grandes pianofortistes de son temps, ses œuvres supportent non seulement la comparaison, mais sont tout aussi étourdissantes. Avec brio, Élisabeth Pion a également choisi des pièces de Louise Farrenc aux tempos comparables pour construire cette première partie de récital, jouée d’une traite et sans partition. Le phrasé délicat et le jeu perlé donnent le ton d’un piano posé, hédoniste et concentré qui ne cherche pas la démonstration. Et pourtant, un virage s’opère dans les dernières pièces autour des Préludes 9-12 où la fougue devient flamme avec une vitesse impressionnante qui donne une sensation physique de vertige. Grâce à la virtuosité et cette dextérité folle, la performance explosive est d’autant plus appréciable qu’elle prendra une tournure complètement différente dans la deuxième partie, donnant presque l’impression d’assister à deux concerts.
Dans cette deuxième partie de récital consacrée à Cécile Chaminade, Maurice Ravel et Mel Bonis aux univers plus élégiaques, l’on retrouve cette même maîtrise technique et un bel équilibre entre main droite et main gauche. Les arpèges y seront délicats, le phrasé toujours aussi clair. Élisabeth Pion s’adresse aux festivaliers attentifs de Piano aux Jacobins pour présenter les œuvres avec quelques anecdotes sur les compositrices. Cette prise de parole que de nombreux jeunes artistes offrent maintenant aux spectateurs (beaucoup plus curieux qu’on ne pourrait l’imaginer) est un plus parce qu’elle humanise le récital. Dans cette acoustique agréablement réverbérée où l’on n’est jamais gêné par des raclements de gorge ou des toux intempestives, la qualité d’écoute est remarquable pour apprécier la Sonate en ut mineur de Cécile Chaminade. L’œuvre intense et magnifique ouvre la voie à des couleurs encore plus chatoyantes dans Oiseaux tristes avant les pianissimos subtilement amenés d’Une barque sur l’océan, extraits des Miroirs de Ravel. Deux instants suspendus où la délicatesse et la touche légère de la pianiste rappelle la peinture impressionniste. Contemporaines de Ravel et de Debussy, les compositions de Mel Bonis ont été redécouvertes en 1990. Regroupées par thème par son arrière-petite-fille, les courtes pièces extraites des Femmes de légende auraient sans doute gagné à être détaillées, car la compositrice s’est inspirée de grandes figures comme Cléopâtre, Salomé ou Mélisande. Il est difficile de les identifier à la seule écoute même si l’intérêt pour cette musique envoûtante, avec une réelle profondeur sous un voile léger, se justifie par sa seule qualité. En interprète convaincue et convaincante, la pianiste québécoise dépasse l’intérêt poli pour cette oubliée en incarnant sa musique. Élisabeth Pion, dont la carrière internationale connaît une ascension remarquée et qui commence à s’imposer sur les scènes françaises, a fait grande impression à Toulouse avec un large éventail de talents que l’on aura grand plaisir à admirer à nouveau.
Visuel : © Piano aux Jacobins