A l’occasion de la sortie de son double album Arcane17 et de l’annonce de la série de quatre concerts à la Salle Cortot, nous avons eu le plaisir de rencontrer Philippe Mouratoglou, virtuose de la guitare et électron libre de la musique classique. Il nous a fait entrer dans les coulisses de son art.
YB : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec la guitare ?
PM : Ce qui m’a vraiment donné envie de faire de la musique, c’est d’abord la musique elle-même. Mon père était un très bon pianiste amateur, donc j’ai entendu du piano classique toute mon enfance. Puis un jour, un oncle m’a fait découvrir AC/DC. Ça a été un choc. C’est vraiment ce qui m’a donné envie de faire de la musique.
Comme il s’agissait de guitare et de rock, j’ai naturellement demandé une guitare. Mes parents m’ont inscrit à un cours de guitare classique, ce qui leur paraissait plus naturel.
YB : Comment la guitare classique s’est-elle imposée à vous ?
PM : J’ai eu la chance de rencontrer un excellent premier professeur. C’est lui qui m’a fait aimer l’instrument. Il m’a montré toutes les possibilités sonores de la guitare classique et il avait l’intelligence de ne pas me faire jouer uniquement du répertoire classique. Il faisait des arrangements de morceaux de rock ou de folk adaptés à mon niveau.
Très rapidement, j’ai aussi eu une guitare électrique. Mes débuts ont donc été très ouverts. Je dois beaucoup à ce premier professeur.
YB : Votre disque consacré à Robert Johnson est éloigné du blues traditionnel. Pourquoi ?
Ce n’est pas un disque de blues au sens strict. J’ai voulu relire cette musique avec une clarinette, une contrebasse, ma guitare et ma voix. J’ai complètement réarrangé le matériau musical. J’ai transformé les harmonies, ouvert les formes, pour emmener cette musique ailleurs.
Je ne suis pas bluesman. Je n’allais pas faire un disque de blues traditionnel. Ce serait assez vain. Ce qui m’intéressait, c’était de donner ma propre lecture de cette musique.
Lorsque vous abordez une musique, cherchez-vous à la restituer ou à la faire résonner dans votre propre langage ?
Robert Johnson a été un prétexte au bon sens du terme. Sa musique m’a donné des directions musicales auxquelles je n’aurais jamais pensé seul.
Mais il n’était pas question de la dénaturer. C’est une musique que j’aime profondément. J’ai essayé d’en conserver l’esprit. Le blues porte une forme de gravité, parfois de désespoir. Je voulais préserver cela.
Je m’étais aussi imposé certaines contraintes, notamment utiliser les mêmes open tunings que Robert Johnson. Cela permettait de conserver un lien avec l’univers d’origine tout en allant vers quelque chose de très personnel.
YB : Cette même démarche existe-t-elle lorsque vous jouez Toru Takemitsu ou Leo Brouwer ?
PM : Dans ce cas-là, c’est différent. J’essaie d’être le plus fidèle possible au compositeur. Je ne cherche pas à produire une lecture volontairement différente. Mais même lorsqu’on est fidèle à la partition, la personnalité de l’interprète est toujours présente.
Le pianiste Claudio Arrau disait qu’une interprétation est une fusion entre le monde du compositeur et le monde de l’interprète. Je pense qu’il avait parfaitement raison.
Même lorsqu’on respecte scrupuleusement une partition, on apporte forcément sa conception du son, du rythme, du phrasé et de la musique. Aussi précise soit-elle, elle reste une approximation d’une idée musicale. Ce n’est pas encore la musique elle-même.
YB : Avez-vous aujourd’hui atteint le son que vous recherchez ?
PM : Non. C’est une recherche permanente.
On se rapproche d’un idéal sans jamais l’atteindre complètement. Le son est probablement la dimension la plus importante de mon travail. Le choix de l’ingénieur du son est donc fondamental. Depuis la création de mon label Vision Fugitive, je travaille avec Gérard de Haro, au studio La Buissonne.
Nous avançons ensemble depuis des années. À chaque disque, nous essayons de nous rapprocher un peu plus de ce que nous recherchons, en corrigeant ce qui nous semblait imparfait dans les albums précédents. C’est un cheminement commun.
YB : Vous composez également ?
PM : Je préfère parler d’improvisation. Je pars généralement de rien. Pas même d’un thème préexistant. L’improvisation est totalement libre.
Ensuite, parce que cela se passe en studio, il peut y avoir un travail de construction. Je peux conserver un passage d’une prise, l’associer à un autre extrait enregistré plus tard, organiser une forme.
Sous cet angle, cela ressemble à un travail de composition. Mais le point de départ reste toujours l’improvisation.
YB : Vous revenez souvent aux compositeurs du XXe siècle. Pourquoi ?
PM : C’est probablement la période qui me parle le plus. Le langage musical y est extraordinairement divers. On voit apparaître de nombreux compositeurs non guitaristes qui écrivent pour la guitare.
On trouve une richesse de langages et d’approches incomparable. Je suis particulièrement attiré par les compositeurs qui cherchent à faire évoluer le langage musical, à ouvrir de nouvelles voies.
Et puis, tout simplement, je suis né au XXe siècle. Ce sont des musiques qui me sont naturellement plus proches.
YB : Chaque guitare appelle-t-elle une musique différente ?
PM : Lorsque je joue du répertoire classique, j’utilise toujours une guitare classique.
Les guitares folk à cordes métalliques occupent une autre place. Elles me servent surtout pour improviser et chercher des idées. Elles me permettent de sortir de mes habitudes. Les open tunings jouent également ce rôle. Ils me déstabilisent, me forcent à explorer d’autres chemins.
C’est souvent là que naissent les idées les plus intéressantes.
YB : Y a-t-il encore de nouveaux territoires que vous souhaitez explorer ?
PM : Oui. C’est même ce que je recherche en permanence. Quand on pratique la musique depuis longtemps, il devient de plus en plus difficile d’être surpris. Or je crois que la surprise est essentielle pour continuer à avancer.
Quand j’improvise ou lorsque je crée quelque chose, ce qui retient mon attention, c’est justement ce qui m’échappe un peu. Quelque chose d’inattendu. Quelque chose dans lequel je ne me reconnais pas immédiatement. C’est cela qui m’intéresse.
YB : Quel rôle joue le concert dans votre vie de musicien ?
PM : Un rôle fondamental.
On apprend énormément sur scène. Une fois sorti du conservatoire, la formation continue. Chaque concert est différent. Chaque salle est différente. Chaque public est différent.
C’est sur scène que l’on approfondit réellement son métier de musicien. Chaque concert est une situation nouvelle. C’est précisément ce qui le rend vivant.
YB : Notre manière d’écouter la musique a beaucoup changé. Le concert est-il devenu un espace particulier ?
PM : Oui, je crois.
C’est probablement l’un des derniers endroits où des personnes acceptent de se concentrer sur une seule chose pendant une heure ou une heure et demie.

On pourrait craindre que cette capacité d’attention disparaisse à cause des nouveaux usages. Pourtant, lorsqu’on joue en concert, on constate que les gens restent capables d’une écoute profonde.
C’est plutôt rassurant.
YB : L’album a-t-il encore un sens à l’ère du streaming ?
PM : Pour moi, oui.
Quand je construis un disque, je le pense comme un tout. Je réfléchis beaucoup à l’ordre des morceaux, à la manière dont ils s’enchaînent, parfois même à la durée des silences entre eux. Chaque élément participe à la narration du disque.
Après, chacun écoute comme il le souhaite. Mais lorsque je fais un album, je le conçois réellement comme une œuvre cohérente.
YB : Que pensez-vous des musiques qui privilégient la démonstration technique ?
PM : Je me méfie de la virtuosité lorsqu’elle devient une fin en soi. On peut être ébloui pendant quelques minutes puis s’ennuyer. L’idéal est évidemment de réunir la maîtrise et l’incarnation.
Paco de Lucia en est un exemple magnifique. Sa virtuosité est stupéfiante mais elle est toujours portée par quelque chose de profondément humain.
À l’inverse, certains bluesmen jouaient avec des moyens techniques limités. Pourtant leur musique est tellement habitée que cela devient secondaire.
Pour moi, l’humain reste plus important que la démonstration technique.
YB : Quand avez-vous compris que la musique serait votre métier ?
Très tôt.
Quand j’ai entendu AC/DC pour la première fois, j’ai ressenti quelque chose de tellement fort que j’ai compris que la musique compterait davantage que tout le reste.
Dès que j’ai commencé la guitare, j’ai su que je voulais consacrer ma vie à cela.
interview réalisée le 02/11/2026
Photos :
Remerciements : Florence Petros
Concerts : tous les concerts de Philippe Mouratoglou sont consultables ici
Les dates à la salle Cortot :
Coté albums : son dernier album Arcane 17 est disponible depuis le 28 aout 2026 entre autre ici