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Jordi Savall nous séduit avec son interprétation d’ Un requiem allemand de Brahms

par Jean-Marie Chamouard
27.10.2026
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Le 23 octobre 2026, Jordi Savall, l’orchestre Le Concert des Nations et le chœur La Capella Nacional de Catalunya sont les invités de la Philharmonie de Paris. Le programme est consacré à Johannes Brahms avec Le Chant du destin puis Un requiem allemand.

L’immense carrière de Jordi Savall

Avec sa barbe et sa chevelure blanches, sa fière démarche, le chef Jordi Savall a la prestance du maestro. Un maestro âgé de 85 ans! Ce soir il va diriger le Concert des Nations et la Capella Nacional de Catalunya avec élégance. Ces gestes sont sobres, précis. Violiste de gambe, il avait popularisé cet instrument en dirigeant et interprétant, en 1991, la musique du film Tous les matins du monde, consacré à la vie de Marin Marais. Chef de chœur et d’orchestre, il a été aussi chercheur investi dans la révélation d’œuvres musicales anciennes oubliées. Il veut les restituer fidèlement, jouant sur des instruments d’époque en s’appuyant sur ses connaissances historiques. Dans sa longue carrière, il a fondé plusieurs chœurs et ensembles orchestraux. Le Concert des Nations a été créé en 1989. Il tient son nom d’un recueil de musique de chambre de François Couperin «les Nations». Riche de ses 40 choristes, La Capella Nacional de Catalunya, fondée en 2021, est le premier chœur entièrement professionnel de Catalogne. Ensemble, ils vont exceller ce soir.

Brahms met Hölderling en musique

Le concert débute par le Chant du destin, composé par Brahms entre 1868 et 1878. Cette œuvre, inspirée d’un poème de Friedrich Hölderlin, pourrait être une postface au Requiem allemand. Nous sommes dans l’antiquité grecque, la félicité du monde divin s’oppose au tragique destin des hommes, « à leur éternelle incertitude ». L’orchestre exprime cette dualité. Le chant des violons est mélodieux mais en sourdine, les contrebasses et les timbales paraissent sonner le glas. Le chant des sopranos, bientôt rejointes par tout le chœur, est empreint de douceur, de sérénité : nous sommes dans le monde divin. Puis tout change, bienvenue parmi les humains ! Les cordes se précipitent, le rythme est haletant, les accents orchestraux tragiques. Les timbales ponctuent ce constat désolant. Mais, avec le retour de l’harmonie mélodieuse du début, Brahms laisse entrevoir la promesse chrétienne du salut.

Une œuvre majeure du romantisme allemand

Un requiem allemand n’est pas un requiem, au sens habituel. La messe des morts n’existe pas dans le protestantisme luthérien auquel Brahms est très attaché. Cette œuvre n’est pas liturgique, mais une vaste méditation sur la finitude humaine, la mort, Dieu. Brahms a choisi lui-même les fragments de la Bible de Luther qui composent son requiem. Sa genèse sera longue, de 1854 à 1868. C’est une œuvre de grande ampleur, durant une heure avec sept tableaux successifs. Sa création, le 18 février 1869 à Leipzig, sera un succès.
L’orchestration est très riche, très expressive, un requiem allemand pourrait être une symphonie avec chorale. Le chœur et l’orchestre sont en harmonie, en symbiose. Pour le début du requiem, les cors et contrebasses grondent, graves, lugubres, ouvrant la voie au chœur. Nous pourrons entendre une marche funèbre ponctuée par les timbales au début du 2ᵉ tableau. Le percussionniste est remarquable, il imprime souvent le rythme sans écraser le reste de l’orchestre. Parfois seules les cordes pincées, accompagnent, légères, les chanteurs, mais l’orchestre peut aussi déployer toute sa puissance. Des fortissimos impressionnants du chœur et de l’orchestre annoncent ainsi le jugement dernier puis la victoire sur la mort.
Il faut souligner la performance des choristes de Capella Nacional de Catalunya. La pureté des chants, le sens de la nuance ont séduit les auditeurs. Ils peuvent déployer allégresse et énergie mais aussi une grande délicatesse, une grande sérénité. La voix chaude, puissante du baryton Matthias Winckhler s’élève au-dessus de l’orchestre. Fixant la salle, imperturbable, il incarne parfaitement l’homme face à son destin de mortel. Il annonce solennellement le jugement dernier, tel un imperator. « Vous êtes maintenant dans l’affliction »: la soprano Lina Johnson chante la tristesse de Brahms, très affecté par la mort de sa mère en 1865. Elle exprime parfaitement la douceur, la tendresse de l’amour maternel. Elle nous séduit par son aisance vocale, en particulier dans les aigus, et nous émeut par une simplicité et une retenue dans sa performance vocale.

Un message universel

Le concert est surtitré en français, nous donnant accès au texte. Alors écoutons le message de Brahms. Sa foi protestante est bien sûr très présente, mais le compositeur voulait que son Requiem allemand soit œcuménique, universel. « L’herbe se dessèche, la fleur tombe. « Toute la gloire de l’homme est comme la fleur de l’herbe. » Brahms est émouvant quand il nous parle de notre finitude, de la douleur de l’impermanence. La fin du requiem est un moment très serein, très paisible. La musique nous berce, nous enveloppe, elle nous invite à l’acceptation de notre condition humaine. Au-delà de sa foi chrétienne, le message de Brahms se veut universel, grâce à sa musique il s’adresse aussi à nous. Et il nous est transmis dans un superbe écrin musical.
Écoutons aussi Jordi Savall. Après des applaudissements nourris, il prend la parole. Il remercie la Philharmonie et le public pour leur accueil. Il se livre aussi. Il souhaite que nous n’oubliions pas la musique et la culture en général. Dans ces temps où nous luttons pour une vie décente, elles peuvent donner un sens, un supplément d’âme à nos vies.

Visuel(c): JMC