L’Opéra National du Rhin ouvrait sa saison avec un double récital du ténor Michael Spyres dans un ambitieux programme autour de Wagner, Bizet, Massenet, Strauss et même Gounod pour l’un des « bis » généreusement octroyé. En belle forme vocale, il a confirmé ses immenses qualités dans tous les répertoires qu’il aborde désormais.
Michael Spyres a une longue histoire avec l’Opéra du Rhin. Ce fut notamment le lieu de sa première incursion réussie dans l’univers de Wagner, lui, ténor belcantiste célèbre, se lançait en effet dans un répertoire totalement nouveau à tous points de vue.
Il avait d’abord enregistré un (superbe) album complet avec Les talens lyriques de Christophe Rousset, consacré au romantisme allemand pré-wagnérien (In the Shadows) et démontré déjà ses immenses qualités de conteur et sa diction allemande impeccable. Et c’est durant la promotion de ce disque surprenant et réussi qu’il annonçait son premier Lohengrin à l’Opéra du Rhin, gagnait son pari et balayait tous les doutes le concernant !

Pourtant, parvenir à gérer le passage du répertoire français ou italien virtuose vers le style et la prosodie très particulière de Wagner, surtout sans être passé par l’école du Lied, n’est pas une évidence et peu s’y risquent en cours de carrière. L’un exige souplesse et agilité vocale, l’autre puissance et long souffle.
Michael Spyres qui est l’un des plus virtuoses ténors belcantistes, particulièrement impressionnant dans les écarts vocaux considérables (trois octaves d’ambitus) des baryténors chez Mozart, allait-il réussir cette métamorphose ?
La réponse du public comme des critiques fut « oui ». Presque sans réserve, on peut le dire, nous y étions.
Michael Spyres confirmait alors à quel point il était un cas à part qui déjoue toutes les classifications, ajoutant sans cesse de nouvelles cordes à son arc sans abandonner les précédentes ! Il a ainsi abordé le répertoire des heldentenors alors qu’il restait ténor de belcanto (et l’est toujours).
Après Lohengrin, rôle encore très lyrique, il a été invité sur la colline à Bayreuth, dans le temple wagnérien par excellence et s’y est produit en Siegmund, ce qui demande déjà beaucoup plus de puissance et de souffle sans solliciter les aigus, puis il a assuré sa prise de rôle en Walther des Meistersinger, toujours à Bayreuth et même, il y a quelques mois celui de Tristan au Métropolitan opéra de New York. Autant dire qu’il est désormais reconnu par le monde des wagnérophiles comme totalement apte à se risquer dans à peu près tous les rôles.
Michael Spyres ouvrait donc la nouvelle saison de l’Opéra National du Rhin les 14 et 15 septembre (séances sold-out), s’offrant un énorme succès dans un double programme franco-allemand, avec Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction du jeune et dynamique Matthew Straw, remplaçant Marko Letonja initialement prévu.

On saluera d’abord la richesse d’un programme où Wagner se taillait la part du lion, mais qui permettait aussi à Spyres, en deuxième partie, d’aborder deux grands airs emblématiques du répertoire français, extrait de Carmen (« la fleur ») et de Werther (« Pourquoi me réveiller ») et de tenter une incursion (plus discutable et moins aboutie) dans Korngold avec le très romantique « Mein Sehnen, mein Wähnen », la chanson symbole des obsessions du héros de Die Tote Stadt.
Sans être exceptionnelles, ses performances dans les deux œuvres françaises étaient tout à fait honnêtes, avec un chant rempli de nuances et de couleurs à la prosodie impeccable, et l’on regrette qu’il n’ait pas donné suite aux informations initiales de la future saison de l’Opéra de Paris qui l’annonçait dans la nouvelle production de Werther. Il est vrai qu’un air ne fait pas le rôle…
Concernant Wagner, sans grande surprise, mais avec beaucoup de talent, le ténor nous a offert l’inévitable « Die Fernem Land », l’émouvante déclaration de Lohengrin dévoilant les secrets de ses origines. La narration propre au style wagnérien lui convient particulièrement bien, lui qui respecte parfaitement prononciation de chaque syllabe, musique des mots, sens du récit et son timbre, nullement altéré par l’exercice des montées crescendo sur l’orchestre, prend des teintes cuivrées tout à fait en phase avec l’instrumentation (des cors en particulier).
On a aimé encore davantage son Siegmund de Die Walküre (entendu dans son intégralité à Bayreuth l’an dernier). Il a ainsi chanté une « suite Siegmund » formée des principaux airs de l’acte 1, dans un enchainement que l’on peut trouver discutable, mais qu’il maitrise parfaitement et qui lui permet d’aligner les morceaux de bravoure, depuis les « Wälse » longuement tenus au martèlement énergique des « Nothung » en passant par le très lyrique et rêveur « Winterstürme ».
Certes, l’orchestre n’est pas celui des grandes représentations d’opéra et l’acoustique du théâtre à l’italienne est particulièrement favorable, mais, dans ces conditions choisies par le ténor, la prestation est magnifique et l’on retrouve avec plaisir cette manière bien à lui, de faire un sort à chaque phrase musicale avec l’intelligence du texte qui le caractérise.
L’on découvre également avec plaisir le savoir-faire virevoltant du jeune chef américain, Matthew Straw, natif du Missouri comme le chanteur, et qui dirige avec entrain une suite patchwork, composée par ses soins, mêlant des leitmotives du Crépuscule des Dieux et de Tristan et Isolde, association parfois déroutante, mais dirigée avec une énergie palpable fort sympathique d’autant que, tant bien que mal, l’orchestre suit avec enthousiasme ses gestes amples et ses postures encourageantes.
Côté œuvres purement orchestrales, le programme nous proposait la magnifique suite du Chevalier à la rose (Trio et finale) où l’on retrouve les thèmes de la belle scène finale de l’opéra de Richard Strauss et notamment les airs de valse nostalgiques d’un monde finissant.

L’ouverture de Carmen en début de deuxième partie a également permis d’introduire le répertoire français de Spyres.
Accueilli avec enthousiasme par le public, le ténor américain, presque rouge vif du fait de la chaleur de ces soirées strasbourgeoises et d’un choix de costume (sorte de tunique épaisse) discutable, octroie cependant deux « bis », l’un issu du répertoire du Lied allemand, le célèbre « Träume » de Richard Strauss suivi du charmant « Où voulez-vous aller ? » cette mélodie de Gounod écrite sur un poème de Théophile Gauthier.
Une fois encore on admire la précision de la diction dans cette belle conclusion « Menez-moi, dit la belle/A la rive fidèle/Où l’on aime toujours/– Cette rive, ma chère/On ne la connaît guère/Au pays des amours.
Une très belle soirée !
Sa prochaine prise de rôle sera celle du rôle-titre de Don Carlos de Verdi, dans sa version française, à l’Opéra de Vienne en janvier prochain. Cult y sera !
Quant à l’Opéra du Rhin, son premier opéra sera Ariadne auf Naxos de Richard Strauss dans une mise en scène de Myriam Marzouki, que nous pourrons découvrir dès le 31 octobre prochain.
Visuel : © Opéra du Rhin