Une première partie dans laquelle tout ne paraissait pas calé, la mise en scène toujours aussi déconcertante de Kirill Serebrennikov ; et, heureusement, une seconde partie offrant de très beaux moments : ce fut une drôle de soirée pour cette reprise du Don Carlo au Wiener Staatsoper !
En septembre 2024, au moment la création du spectacle, nous avions abondamment commenté les choix iconoclastes faits par Kirill Serebrennikov pour son approche du Don Carlo de Verdi. La soirée à laquelle nous avons assisté en cette rentrée a apporté son nouveau lot de perplexité et d’interrogations.
Que nous est-il donc proposé sur la scène du Staatsoper ? Sont-ce les préparations d’un spectacle sur Don Carlo dans un atelier de costumes, ponctués par les démêlés et aventures sentimentales des artistes venant faire leurs essais (et identifiés aux personnages historiques). Les relations inter personnelles conduiraient finalement à l’échec du processus, au renvoi du plateau d’un costumier contestataire (Posa), à l’exclusion du fils (quoique l’on ne soit pas certain de son identité) et de la femme dont il est amoureux.
Le lieu choisi, un atelier de costumes donc, entraine une réflexion digressive sur lesdits costumes : costumes précieux et antiques, costumes comme objet d’identification aux personnages, mais aussi habits produits à bas prix dans les pays en voie de développement, avec leur coût social et environnemental. Tout cela oscille entre lieux communs et messages justes, notamment sur la déshumanisation des « petites mains » invisibles qui travaillent dans l’ombre.
S’ajoute à cela un va-et-vient permanent entre les acteurs dans la vraie vie et leur identification en personnages fictifs. Et, au final, un déficit quasi complet d’émotion, y compris dans les scènes clés.

Au final, on ne pourra pas dire que nous n’avons donc cherché, une fois encore, à décrypter ce puzzle qui aurait pu s’avérer passionnant… Mais, malgré notre habitude à décrypter les mises en scène les plus ardues, nous avons dû, cette fois, déclarer forfait.
La soirée, déjà difficile d’accès, n’a pas non plus été aidée par la direction de Pier Giorgio Morandi qui loin de s’inscrire dans la direction de Philippe Jordan qui avait magnifiquement officié lors de la création en 2024, ne s’est guère embarrassé des subtilités infinies de la partition pour jouer l’ampleur jusqu’à l’excès et opter pour du « gros son » spectaculaire appuyé sur des percussions et des cuivres tonitruants.
Perplexité d’abord donc, déception ensuite quant à la distribution. Lors de la création en 2024 (lire ici), l’équipe exceptionnelle évoluant sur le plateau était, malgré tout, parvenue à donner corps aux idées difficiles à suivre de Serebrennikov. Nous n’avons globalement pas eu cette chance avec cette reprise tant peu d’interprètes semblaient à l’aise avec ce qu’il avait à porter.
Revenir voir ce spectacle était avant tout motivé par la curiosité d’entendre Vittorio Grigolo pour sa quasi prise du rôle-titre. Ayant du mal à se caler avec l’orchestre, le ténor italien a démarré la soirée laborieusement au point que, dans la première scène, on peinait à retrouver cette lumière qui fait toute la qualité de son timbre solaire. Sont-ce, par ailleurs, les craintes non dissipées d’une prise de rôle lourde qui l’amenait à river son regard vers le chef (ou vers la fosse du souffleur) ? Avec l’impression qu’il était en difficulté pour se mettre en phase avec ses partenaires dans les duos qui sont pourtant l’essentiel de sa partition. Enfin, même s’il a progressivement retrouvé ses qualités (notamment dans son premier duo électrique avec Elisabetta), le ténor que l’on sait capable de tant de nuances a eu du mal, hormis à la fin, à s’extraire d’un mode de chant principalement émis en mode forte.
Il y eut, donc, heureusement, ces dernières scènes (avec Posa et avec Elisabetta) qui l’ont montré plus serein, plus équilibré et offrant alors finalement une prestation de haut niveau.
Nous sommes convaincus que Grigolo a, a priori, toutes les armes pour affronter Carlo. Reste à espérer que l’étrange constat fait en cette soirée se dissipe vite et qu’il puisse aborder ce personnage passionnant avec un peu plus de justesse et de confiance lors des prochaines représentations.

Grigolo était heureusement accompagné de deux grands artistes. Sur son flanc gauche, côté ami de toujours, on trouvait le remarquable Posa d’Étienne Dupuis qui a montré une fois de plus son extrême maitrise du rôle ; exemplaire de jeu malgré le rôle théâtral imposé par Serebrennikov, assumant sa dégaine d’altermondialiste en t-shirt affichant le mot de « Liberta », brebis égarée renvoyée in fine dans le troupeau ; et, bien sûr, exemplaire de chant à tout moment, alliant la distinction à la puissance, les nuances à la force dans ses deux grands duos avec Carlo et dans son affrontement (dramatiquement totalement raté) avec Philippe. Il n’est pas abusif de dire que la solidité à toute épreuve d’Étienne Dupuis est l’un des éléments qui a permis au vaisseau baroque de Kirill Serebrennikov de s’ancrer et de parvenir à bon port.
Sur le flanc droit de Carlo, la deuxième protagoniste qui a traversé cette aventure avec allure et talent, était la Elisabetta d’Elena Stikhina qui, sauf erreur de notre part, faisait également sa prise de rôle. Elle aussi contrainte de placer ses mots sur des situations insolites, elle n’en a pas moins été capable de donner corps à son personnage et de porter haut l’émotion grâce à son chant ; elle a su, notamment dans la partie finale, nous captiver avec son timbre rond, sa justesse, sa force tranquille.
Il ne fut pas surprenant de voir Eve-Maud Hubeaux s’imposer dramatiquement dans l’action proposée, en ordonnatrice des costumes (et probablement maîtresse du patron), grâce à son autorité naturelle. Hormis les caractéristiques de sa voix très claire pour le rôle et une gestion prudente des épanchements belcantistes de son premier air, la chanteuse a joué la carte du panache dans ce rôle qui lui est très familier, nous offrant un « O don fatale » particulièrement percutant.

Nous n’avons pas eu la même chance avec les « clés de fa » dont l’importance est pourtant fondamentale dans Don Carlo. Dès le début, le moine de Dan Paul Dumitrescu à la voix assez usée n’offrait pas une introduction à la hauteur. Mais le principal problème est venu de Günther Groissböck qui, manifestement, ne possède pas les moyens vocaux nécessaires à Philippe II, sa prestation, il est vrai, n’étant pas aidée par le rôle que lui fait tenir Serebrennikov. Son manque d’italianité, son déficit d’ampleur et d’autorité se sont avérés rédhibitoires et ont déséquilibré l’ensemble. Il était fort heureusement confronté au grand Inquisiteur de Ain Anger – en contrôleur de la bonne marche du capitalisme marchand – qui ne manquait pas de présence, mais ne brillait pas non plus particulièrement par sa puissance.
Si l’on ajoute à cela le Tebaldo pas très enchanteur d’Ilia Staple et le comte de Lerme moyen de Hiroshi Amako, heureusement contrebalancés par des chœurs en grande forme et la voix aérienne de Florina Ilie (la voix du ciel), voilà une soirée qui ne rentrera pas dans les annales.
Visuels : © Wiener Staatsoper Marcel Urlaub ; trailer de la création.