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Francfort : Un « Mazeppa » violent et sans concession ouvre brillamment la saison

par Helene Adam
15.09.2026

L’opéra de Francfort nous propose une nouvelle production de Mazeppa, un opéra rare de Tchaïkovski, offrant une magnifique représentation dominée par une distribution hors pair. Belle entrée en matière qui sera suivie d’autres passionnantes « premières » au cours de l’année !

Un Mazeppa peut en cacher un autre

Le spectateur non averti pourra être surpris de découvrir, dans l’œuvre rarement donnée de Tchaïkovski un Mazeppa vieillissant, sorte de gangster de peu de foi, prêt à tout pour s’emparer du pouvoir d’une part, de la fille du puissant Kotschubej, d’autre part. Il aura pu en effet garder le souvenir du récit épique qui sert de référence nationale à l’Ukraine, celui d’un page à la cour royale de Varsovie, dont la liaison avec une dame de la cour, fut l’objet de terribles représailles de la part du mari trompé : il le fit attacher nu sur un cheval fou qui parcourut selon la légende près de 100 kilomètres avant de tomber d’épuisement. Le jeune Mazeppa fut alors recueilli, presque mort, par des Cosaques en Ukraine. L’ascension de Mazeppa se fit alors à la cour du tsar Pierre 1er dont il fut le fidèle allié durant des années avant de se retourner, de le trahir et de soutenir la puissance Suédoise de Charles XII contre la Russie de Pierre Le Grand où il perdit la bataille de Poltava en 1709 et mourut peu après.

Il est intéressant de noter que la figure du héros n’est pas la même selon les nations de cette région du monde et selon les époques.

En ce qui concerne Pouchkine et son long poème « Poltava » dont Tchaikovski a tiré le livret de son opéra, le parti pris est « anti » Mazeppa dira-t-on, qui revêt le costume du dictateur sanguinaire, traitre par nature et profondément antipathique.

Clémence de Grandval dans son œuvre éponyme, a restitué les débuts de l’ascension de Mazeppa, lui conférant sa dimension de héros déchu.

 

La violence de l’opéra de Tchaïkovski

Si les grandes scènes russes donnent régulièrement Mazeppa, généralement dans des versions costumées respectant l’époque de l’histoire légendée – une belle version du Mariinsky ouvrant le festival des Nuits Blanches avait été retransmis en 2019 sur Mezzo- , cette œuvre de Tchaïkovski est plus rare dans nos contrées. Ainsi la création française sur scène n’a eu lieu, à l’Opéra de Lyon, que le 24 janvier 2006 sous la direction de Kirill Petrenko !

Cette saison offre deux occasions de (re)découvrir cette épopée tragique et cruelle, la première à Francfort avec l’ouverture de la saison par la nouvelle production de Matthew Wild, le 13 septembre, la deuxième en mars prochain à Munich, où Dmitri Tcherniakov sera à la manœuvre.

Cette nouvelle production de l’Opéra de Francfort a vu le jour en 2024 au festival d’Erl. La mise en scène du Sud-Africain Matthew Wild est résolument sanglante. Son Mazeppa est un chef de gang d’abord poursuivi par ses ennemis et qui se réfugie chez Kotschubey transformé, lui, en patron de la mafia. Maria sa fille est encore une enfant qui joue innocemment avec le jeune André avant de regarder sur un poste TV en noir et blanc, une scène de cheval fou que nous voyons à notre tour sur un grand mur blanc.

 

Cette vidéo récurrente que l’on doit à Bibi Abel affichera également les titres des « chapitres » en russe ainsi qu’une sentence telles que « Pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère » ou « les loups finissent toujours par se dévorer entre eux ») .

Tout ce petit monde (accompagné comme il se doit de nombreux hommes de main à la mine assez effrayante) vit dans une charmante demeure dont on aperçoit les pièces éclairées par le truchement d’une fenêtre à mi-hauteur, de taille variable, ménagée dans le mur qui sépare le plateau en deux parties très inégales.

Sur le devant on verra surtout la foule, le peuple, traité comme un chœur antique, voyeur et acteur, souvent dominé, pauvre et impuissant. Parfois les personnages principaux s’échappent par la « fenêtre » pour rejoindre la foule, quelques scènes impressionnantes leur permettent de jouer sur leur ombre immense projetée sur le mur blanc qui va grandissant ou s’amenuisant grâce à un très beau jeu de lumières de Jan Hartmann.

Parfois ils interagissent entre eux malgré la distance (hauteur) qui les séparent. Mais le plus souvent le peuple regarde les puissants s’entredéchirer, s’entretuer, se livrer à des scènes de torture et d’exécution sommaire, provoquer des guerres meurtrières tandis qu’en bas, le peuple erre comme ces milliers de réfugiés toujours chassés par les combats.

La mise en scène est de plus en plus « gore » au fur et à mesure que la musique s’intensifie, que la richesse orchestrale se complexifie.

 

Mais cette densité impressionnante qui bouscule l’œil et l’oreille simultanément, s’accompagne de ces moments purement lyriques, « cantabile » dont Tchaikovsky a le secret et qui précèdent généralement le malheur. Exprimant regrets du passé et nostalgie du bonheur enfui, à l’instar du célèbre « Kuda, Kuda » chanté par Lenski dans Eugène Onéguine, André se livre également à l’exercice dans un touchant « V boyu kravavom » (Dans la bataille sanglante), évoquant ses souvenirs d’une enfance heureuse auprès de Maria alors qu’il va mourir. On citera également la berceuse de Maria, éperdue de douleur à tel point qu’elle en perdu la raison « Spi, mladenets moy » (Dors, mon enfant) ou même de Kotschubej juste avant son exécution qui contient sa part de désir de revanche « Tri klucha » (Trois clés) et surtout, paradoxe absolu, l’envolée lyrique émouvante de Mazeppa lui-même à l’acte 2 « O Maria, Maria! ».

 

Osmose entre la fosse et la scène

L’excès de violence est bien présent dans le livret et parfaitement illustré par la montée aux décibels des cuivres et des percussions de l’orchestre, mais l’on peut regretter que ce Mazeppa vu par Matthew Wild (et illustré par les décors et costumes de Herbert Murauer) ait supprimé tout caractère épique et historique à l’œuvre, la ramenant assez trivialement à une sombre histoire de gangs dont la scénographie est volontairement très proche de ces séries britanniques ou américaines basées sur l’extrême violence et les bains de sang. L’on peut aussi douter de la nécessité, dans la représentation de la demeure de Kochubey (officiellement une grande propriété), la salle de bain soit omniprésente (un signe de reconnaissance entre eux des metteurs en scène d’un certain style ?), siège de grands duos entre Kotschubey et Mazeppa, des ordres que le chef de gang Mazeppa donne à ses sbires, des scènes de torture et de mort.

Restent une belle maitrise de la direction d’acteurs qui laisse l’action sans temps mort et donne aux chœurs la belle part qui leur revient en leur offrant la plupart du temps le proscenium tout entier et le traitement de la fameuse scène de la folie qui conclut l’œuvre, admirablement traitée et d’une beauté plastique impressionnante. Sans oublier la brève mais belle apparition de deux danseurs gracieux, lui réalisant de superbes « portés », elle se faisant régulièrement enlevée par les sbires du gang et rattrapée par lui, bref, un succédané de ballet élégant et bien inséré dans le récit.

Splendeur musicale

La direction musicale du chef Karsten Januschke est elle aussi sans concession valorisant la puissance de l’orchestration de Tchaïkovski à la tête d’une formation rompue à tous les répertoires. On apprécie les contrastes et les couleurs qu’il sait donner aux divers pupitres, tout en suivant scrupuleusement les performances des artistes lyriques pour ne jamais les mettre en difficulté. Il a été l’assistant de Christian Thielemann mais aussi de Kiril Petrenko à Bayreuth et semble avoir si tirer de l’un et de l’autre des enseignements, forcément assez différents. Sa « synthèse » nous a beaucoup plu et permet de vérifier que, sans avoir les qualités suprêmes de La Dame de Pique » ou d’ « Eugène Onéguine », cet opéra en trois actes et six tableaux de Tchaikovski mérite d’être plus souvent donné !

Côté chant, on est comblé ce qui compense largement les limites de la mise en scène (qui tire sa force de son incontestable dynamisme), par une distribution homogène de haut vol.

Erl avait permis aux protagonistes principaux de faire leurs débuts dans ses rôles exigeants : le Mazeppa du baryton Petr Sokolov et la Maria de la soprano Nombulelo Yende ont donc été reconduits à Francfort et ont pu à nouveau y déployer leurs immenses talents de chanteurs et d’acteurs.

Nombulelo Yende, remarquable Maria

Nombulelo Yende est moins connue que sa sœur Pretty mais elle ne devrait plus tarder à se faire un prénom comme on dit.

Elle appartient au brillant ensemble de l’opéra de Francfort où elle joue régulièrement toute une série de rôle qui ont permis peu à peu une solide formation lyrique, tant vocale que théâtrale. Nous la retrouvons à chaque fois avec plaisir dans ce beau théâtre où la qualité est toujours au rendez-vous. Force est de constater qu’elle a cette fois franchi un pas décisif dans l’excellence avec l’incarnation d’un rôle difficile et émouvant, qu’elle habite littéralement et qu’elle marque d’une forte empreinte. La voix est belle, ronde, expressive, riche en harmoniques, capables d’infinies nuances et sa scène de la folie est incroyablement crédible et juste, à tel point qu’on y va de sa larme devant ce destin brisé.

 

Distribution parfaite

Le baryton Petr Sokolov campe un Mazeppa « anti-héros » conformément à la mise en scène, affublé d’un costume années 60 assez tristounet et peu sexy, il n’apparait jamais comme fort ou séducteur (ce qui affaiblit malgré toute la crédibilité concernant la passion que lui voue la jeune Maria) mais plutôt comme cruel et calculateur, n’hésitant pas à laisser les basses œuvres à ses sbires et trahissant sans cesse sa parole.

Le baryton entre parfaitement dans ce descriptif et oppose à un physique peu avenant, une voix autoritaire et implacable, non sans exprimer avec talent et nuances, les contradictions du personnage. Il en fait un sujet d’études passionnant que nous voyons sous nos yeux évoluer vers la noirceur et la cruauté. Sa forte personnalité transparait sur scène et si, parfois, la voix manque un peu de projection, l’ensemble est très réussi.

Face à lui les autres voix masculines sont particulièrement puissantes (ce qui renforce un peu cette impression de moindre impact sonore) : d’abord l’impressionnant Kochubey de la basse biélorusse Alexander Roslavets, qui fait ses débuts à Francfort à cette occasion, et déploie un tissu vocal sonore défiant sans difficulté l’orchestre même à ses moments les plus « fortissimo » qui ne manquent pas dans l’œuvre. On soulignera là aussi, la capacité du chanteur à montrer les évolutions d’un personnage au départ tout puissant qui peu à peu, va aller de déception (sa fille refuse ses diktats concernant son avenir) en désillusion (Mazeppa le trahit et le fait condamner à mort) jusqu’à la déchéance symbolisée par la torture cruelle et l’exécution sommaire. Le timbre est somptueux et l’on apprécie toujours la technique fabuleuse des basses formées à l’école russe qui ont un savoir-faire inégalable dans le répertoire.

Mais le ténor britannique John Findon n’est pas en reste en Andrei dont on admire là aussi l’engagement sans faille et qui nous livre un air final à faire pleurer les pierres alors que, déjà agonisant, il se rappelle son enfance et les petits bonheurs de ses jeux avec Maria. Une très belle voix, très puissante, aux aigus sans faille et un nom à retenir.

La mezzo-soprano Karolina Makuła, membre de l’opéra studio puis de l’ensemble de Francfort, est, elle aussi, particulièrement remarquable dans le rôle plus effacé de la mère de Maria, épouse de Kochubey, prénommée Lyubov (amour en russe) qu’elle parvient à valoriser en nous livrant des airs de toute beauté, d’une voix veloutée aux accents déchirants.

Enfin, les « méchants », notamment le Orlik du baryton américain Jarrett Porter, également membre de la troupe, occupe magnifiquement son rôle lui donnant toute la cruauté servile nécessaire.

Enfin le malheureux Iskra (l’étincelle en russe), resté fidèle à Kochubey et qui partagera son triste sort est incarné par le jeune ténor Coréen Jihun Hong, membre de l’opéra studio qui trouve là l’occasion de montrer ses talents dans un rôle exclusivement dramatique.

On retrouvera plusieurs de ces artistes dans d’autres productions de la saison à Francfort, les reprise de Tannhäuser et la nouvelle production très attendue du rare « The Greek Passion » de Bohuslav Martinů (lien) dont la mise en scène sera également de Matthew Wild et que le directeur musical de l’Opéra de Francfort, Thomas Guggeis dirigera.

On félicitera également pour la beauté et la grâce rafraichissante de leur apparition, les jeunes danseurs Eleonora Ricci et Gabriel Capizzi.

Une saison riche en nouvelles productions

L’opéra de Francfort commence brillamment la première représentation de ses nouvelles productions de la saison avec ce Mazeppa.

D’autres suivront au cours de l’année : Zaïde de Mozart fin septembre (son opéra inachevé complété par des extraits de la musique de scène de Thamos), Ottone de Haendel en octobre (l’un des opéras italiens d’un Haendel installé à Londres, rare à redécouvrir), Le Roi Arthur d’Ernest Chausson en novembre (qui ne court pas les salles non plus !), Un Ballo in maschera de Verdi en décembre (avec l’équipe Guggeis/Breth), Flavio de Haendel en décembre (contemporain de Ottone), L’Amour des trois oranges de Prokofiev en janvier (l’un des titres que l’on va retrouver un peu partout cette saison notamment à Paris et à Lyon), A Skateboarder’s Heart de Sebastian Schwab en février et mars (opéra contemporain pour jeunes), le très rare La Fiamma d’Ottorino Respighi en mars (pour la première fois à Francfort), The Greek Passion de Bohuslav Martinů en avril et Battaglia – The Women Of Palermo de Lucia Ronchetti en mai.

On le voit, il s’agit là d’un programme audacieux, pour tous les goûts, les époques, les répertoires qu’on a hâte de découvrir.

S’y ajoutent bien sûr, nombre de reprises de qualités, comme ce Turandot vu la veille (lien), souvent avec les distributions d’origine. Enfin des concerts prestigieux complètent l’ensemble de la saison avec quelques stars de l’art lyrique.

Opéra de Francfort, Mazeppa

Visuels : ©Xiomara Bender